mercredi 14 août 2024

Une réclusion à perpétuité


Une réclusion à perpétuité par Cécilia Tomplar

Il est difficile de décrire le plaisir ou l’agacement extrême que générait en chaque auditeur la musique des mots qui sortaient de la bouche d’Alberto Fushni. J’ai eu la chance de côtoyer régulièrement cet Ambassadeur de l’Abstention avant sa disparition soudaine, et, plus encore, celle de l’enregistrer. Que le lecteur me pardonne les outrances des propos que je vous retranscris ici, mais voici, à une ou deux virgules près, de quelle manière il me raconta l’épisode de sa vasectomie. 

C’était une époque où le jeune Alberto n’avait pas encore fait sa demande d’asile aux autorités de l’Uqbar. Il avait pris le train pour Saintes, en Charente-Maritime, par un bel après-midi d’Avril de l’an 1981. Il n’avait que 28 ans. L’Ordre des médecins persistait à interdire la pratique de la stérilisation masculine volontaire. Il ne fallait surtout pas plomber les courbes de natalité. On est patriote ou on ne l’est pas ! A 17 h 30, le chirurgien séditieux qui accueillit Alberto Fushni pour la visite de contrôle préopératoire était sans doute l’un de ces irresponsables qui, depuis qu’ils sont en âge de procréer, ne sont animés que par une seule obsession : se dérober le plus discrètement possible à ce crime socialement encouragé qu’on appelle la paternité. Après les palpations d’usage du scrotum de son patient permettant de vérifier que les deux canaux déférents étaient bien à leur place et que rien ne s’opposait, d’un point de vue clinique, à l’intervention demandée, il lui fixa rendez-vous pour le lendemain matin, à huit plombes sonnantes. La nuit fut longue et agitée pour Alberto Fushni mais le jour qui pointait allait le délivrer de ses tourments. 

Après trois ans de fastidieuses démarches pour trouver le toubib compréhensif qui accepterait de l’opérer, il touchait enfin au but. « Dans une heure tout au plus, se disait-il, je serai à tout jamais débarrassé de cette peur de devenir père sans l’avoir choisi en conscience. Les femmes sont si habiles pour vous faire un enfant dans le dos, et les hommes sont si puérils ». Après avoir traversé au pas de course les couloirs mal fréquentés de l’institution hospitalière où se pavanaient déjà, à une heure matinale, une flopée de ventres dilatés qui attendaient l’heure de leur parturition, Alberto Fushni était heureux de se retrouver enfin dans le bloc opératoire. Sa tension artérielle était au plus haut. Dans ce cas-là, lui venait toujours un irrépressible besoin de s’expatrier dans les mots. Il s’était même allongé de son propre chef sur la table des réjouissances à venir quand le chirurgien fit son apparition, le sourire aux lèvres. Des draps immaculés commençaient à recouvrir pudiquement toute sa personne, exception faite du visage et de la petite zone scrotale sur laquelle allait intervenir le bistouri. Munie d’un rasoir jetable, une infirmière surgit, pimpante et guillerette, pour procéder très professionnellement à la toilette intime de l’opéré. Puis, se prenant sans doute pour une virtuose de la peinture expressionniste, à grands coups de pinceaux chargés d’alcool iodé, elle badigeonna lyriquement la minuscule région vallonnée et maintenant déboisée sur laquelle le chirurgien allait pratiquer son art. « Nous avons au moins un point commun, lança-t-il amicalement en direction de son patient pour le mettre en confiance, moi non plus je n’ai jamais voulu d’enfants ». Toujours contrarié par l’image démoralisante de ces femmes résignées qui, en rang d’oignons, attendaient sagement leur tour pour pondre leur œuf, et sans doute aussi pour se donner un peu de courage, Alberto Fushni décida enfin de se libérer par les mots de tout ce qu’il avait retenu depuis son adolescence. Il sentait, pour la première fois de sa vie, que l’âme de ce médecin était une confidente à qui il pouvait se confier. 

Sans voir celui qui était en train de pratiquer une petite incision du côté droit du scrotum, ses douillettes étant maintenant anesthésiées, il lui lança, comme pour justifier une dernière fois sa demande de vasectomie : « Fonder une famille est bien au-dessus de mes forces ; je crois d’ailleurs qu’il m’aurait été plus facile de fonder un empire. La vérité, c’est que jamais je n’ai eu suffisamment de cran ou d’inconscience pour m’engager dans une existence épicière. Adolescent, déjà, lorsque, chargé de désir, mon regard se portait sur les fines chevilles d’une mignonnette, l’idée me venait tout naturellement qu’il s’agissait là, à bien y réfléchir,  de la partie la moins enrobée de son squelette, et qu’il n’y avait vraiment pas lieu de se laisser troubler plus longtemps par ces quelques osselets. Malgré les pressions sociales, ou peut-être à cause d’elles, pas un seul jour de ma vie je n’ai regretté de m’être abstenu de faire un mioche. Souvent, il m’arrive de penser à tous ces marmots dont je n’ai pas voulu et je me félicite invariablement de ne pas avoir commis l’Irréparable en les larguant dans cette Pétaudière des humiliations qu’est la Terre : si seulement ils savaient tout le bien qu’ils me doivent d’être toujours inengendrés ! En règle générale, les lardons des personnes qui me sont étrangères ou indifférentes, je les trouve insupportables. Ceux de mes proches, je les supporte du mieux que je peux. Quant à ceux dont j’aurais pu être le géniteur, si je n’avais été réfractaire à leur conception, je crois que, malheureusement, j’aurais fait comme tout le monde : il m’aurait été impossible de ne pas me résigner à les supporter dans une interminable agonie. Or, je n’ai jamais eu, voyez-vous, de prédispositions pour la résignation, ni pour une mort à petit feu ».

On a dit d’Alberto Fushni qu’il était misogyne. Le mot est bien trop faible ou mal choisi. Misanthrope conviendrait mieux. Des femmes, il pensait que, en lieu et place du cerveau, elles ne possédaient qu’une délicate et diffuse ovaricité, c’est bien ça, une ovaricité qui imprègne, à elle seule, toute la tige de leur âme ! C’était son sens de l’observation qui, disait-il au chirurgien, le lui avait enseigné : « la personnalité féminine est typiquement centrée sur la gravitation ovarienne. Vous avez bien compris, mon cher ami : la gravitation ovarienne ! Pour elles, la vie sera toujours perçue comme une immense tripe fécondante, ah Fallope, deux trompes dodues, bourrées d’ambitieuses et conquérantes granules, pleines à craquer : ah, le granuleux, l’onctueux, le béatifique caviar des générations ! Et de temps à autre, du Grand Ovaire, des follicules mûrs éclatent, telles des grenades ; et les grains rubiconds, piqués d’amoureuse certitude, roulent à l’appel du mâle et de cette giclée spermatique dont se gargarisent encore les Ovaristes d’antan : je veux parler de tous ces excités du boyau érectile en qui continue de remuer toute la fierté de leur arrogante semence familiale. Les femmes escaladent la montagne de leur vie en faisant vite, sans trêve, sans prendre le temps indispensable de la réflexion, comme des bêtes stupides et suantes ; et puis, elles mettent bas et s’activent à nouveau. Les primates à roustons ne valent guère mieux. Pas un seul ne pense à se protéger par une contraception typiquement masculine ! Aux yeux des femmes, ce ne sont que des ombres éternellement hésitantes ou réticentes sur la question de la procréation, des chipoteurs de paternité en somme, des bafouilleurs génitaux plus ou moins en attente de se faire forcer la main pour prendre gentiment leur place dans la ronde de la perpétuation. D’où viennent les enfants ? D’un moment d’inattention alangui de celui ou de celle à qui on les fait, la plupart du temps contre son gré ». 

Pendant que le toubib sectionnait un segment de trois centimètres du canal déférent, mais, cette fois-ci, du côté gauche du scrotum, Alberto Fushni prolongeait son laïus : « L’homme est un paumé qui dérive sans but, sans prise sur la réalité, sans vouloir propre ; pendant que l’autre personnage de l’histoire, la femme, elle, sait très bien ce qu’elle veut : l’enfant a toujours été l’enjeu de la soumission à l’ordre du monde, à la démiurgie originelle, et l’Ordre des médecins l’a très bien compris. Aussi la vie n’a-t-elle d’autre sens que l’effort acharné où elle s’use quotidiennement pour retarder le plus possible le moment de sa propre fin, ou se survivre à elle-même en engendrant ce qui la continue, et périra tout comme elle. Pas d’autre sens que ce sens absurde. La conscience de la vie ne peut être que la conscience de sa finitude. N’importe quel plouc confrontant son visage de soixante-dix piges à celui qu’il avait à vingt ans ne peut pas ne pas être convaincu par l’évidence de sa déconfiture. La reproduction n’est que le défi ridicule des Sisyphe des deux sexes par lequel est recommencée la stupide aventure, avec un résultat toujours analogue. Obstination inlassable, les optimistes croient qu’ils peuvent vaincre, qu’un jour peut-être l’absurde recommencement connaîtra sa récompense. Les derniers siècles ont associé le matérialisme déterministe à la foi dans le progrès, à savoir la foi en une capacité ascensionnelle de nos facultés et de nos ressources. Mais la matière, on le sait, n’obéit qu’à une loi : celle de l’entropie, celle de la dégradation. Le matérialisme qui ne ruse pas, en se payant de mots, ne peut être que pessimiste ou plus exactement « gnostique », au même titre que ce vieux sage uqbarien clamant que les miroirs et la copulation étaient abominables car ils multipliaient le nombre des individus. D’ailleurs, de toutes les espèces soufrant à la surface de la Pétaudière à Lamentations, celle à pantoufles est la seule qui s’obstine dans la tâche risible de vouloir laisser une trace d’elle-même, d’écrire sur l’écorce des arbres un message qui ne dit rien d’autre que : « j’existe, je vais mourir », un message pathétique en somme, et qui périra tout comme elle. Ce sentiment de notre inéluctable dégradation reste la source de notre intarissable tristesse. Nous avons beau le déguiser ou le parer, c’est toujours le corps qui nous tient prisonnier de notre condition. C’est un maître bien exigeant : il nous harcèle en permanence de ses besoins, il nous rappelle chaque jour à l’esclavage humiliant de ses digestions et de ses déjections, de ses transpirations, de ses soifs, de ses faims, de ses hoquets, de ses rots et de ses pets, il ne nous laisse que fort peu de temps l’illusion de notre jeunesse et de notre force ; car  l’heure est vite arrivée où il nous persécute déjà de ses maladies et de ses insomnies. Et puis, nous nous réveillons tous dans une vie que nous n’avons pas choisie, sans même avoir été consultés sur nos parents, ni sur la parcelle de croupissoir où nous avons été pondus, pas plus que sur la couleur de notre peau, de nos yeux, sur nos dispositions caractérielles ou sur le choix de notre signe zodiacal. Dans le moment même de notre plus grande énergie vitale, nous sommes déjà en train de pourrir, voués à une désagrégation toute proche, et, pour la plupart, lamentablement cramponnés à une vie qui va bientôt nous faire défaut, comme le noyé à l’épave du Radeau de la Méduse. La clarté de la conscience d’exister nous est donnée bien trop tard, après tout le reste, et pour seulement découvrir, avec amertume, que les jeux sont déjà faits, que tout ou presque est irréparable, que ce qui peut être changé dans notre condition est dérisoire auprès de ce qui ne peut pas l’être ».

C’est toujours le cri déchirant du nouveau-né qui venait en premier à l’esprit d’Alberto Fushni. Toujours aussi disert, le chirurgien se garda bien de l’interrompre, trop occupé qu’il était, pour sa part, à recoudre son patient. « Son premier appel au secours, l’alambic à merde qui parle le lance à l’instant où il est jeté dans la Pétaudière à lamentations, lors de l’expulsion. Et, dès lors, il ne cessera plus d’invoquer on ne sait quelle aide improbable ; son secours illusoire, et paradoxalement destructeur, s’appellera à tour de rôle : la mère, l’alcool, la drogue, le pouvoir, le sexe, les arrière-mondes. Assez jeune, j’ai su que je n’aurai jamais de morveux. Mes observations me confortèrent assez rapidement dans l’idée que nous sommes tous des mendiants de la vie. L’aumône que le destin nous dispense chaque jour ne sert qu’à perpétuer les tourments que nous subirons le lendemain. D’ailleurs être et être insatisfait, c’est du pareil au même. Tout, ici-bas, nous déçoit, y compris nos rêves les plus insensés, lorsque, par malheur, ils se réalisent. Tout se retourne toujours contre nous, à commencer par nos bonnes actions, lorsque nous sommes assez sots, assez imprudents, ou assez faibles pour en commettre. La seule réalité que nous ne cessons d’expérimenter, en parallèle à notre inexorable déconfiture biologique, est celle de l’amenuisement de toutes nos facultés mentales, débandade que nous essayons de présenter à nos proches comme une avancée spirituelle, pour ne pas trop les peiner. Etre, c’est être vaincu, et par les injures du temps, et par les injustices que nous infligent les autres Bipèdes à tatanes. L’ironie de la vie, c’est qu’avec l’âge la plupart de nos congénères parviennent sans difficulté au même constat que moi, mais, malheureusement, il est déjà trop tard : la grande majorité de ces fantômes, qui ne connaîtront finalement à fond que la malédiction du turbin, a déjà donné naissance à une nombreuse descendance qui continuera, elle aussi, à se vautrer, avec un sourire niais, dans la boue de l’existence. Toujours les esclaves préféreront être des mendiants de la vie plutôt que n’être pas. Les parents sont des assassins qui s’ignorent, tous les parents, sans exception. Combien d’enfants détruits, cassés, brisés, violentés tous les jours, puis transfigurés en cadavres vivants ! 

Mais personne ne veut arrêter le massacre, personne ne veut entendre cette parole qui clame que leur vie durant, ces êtres ne feront que traîner avec eux leurs carcasses douloureuses ; qu’ils payeront très cher le fait d’avoir été jetés dans ce Cloaque des Turpitudes, et que, pour couronner le tout, ils passeront aussi l’essentiel de leur temps à faire payer aux autres cette calamité ; qu’on les contraindra très tôt à abriter en eux une pulsion de mort, une haine de soi monstrueuse et monumentale ; qu’on les torturera jour après jour : à la crèche, à l’école, à l’armée, au burlingue, à l’usine, à l’hosto, dans la rue, sur les champs de bataille, et, par-dessus tout, au sein même de ce lieu de supplices autorisés que constitue le sacro-saint cercle familial ; qu’on les déstructurera au quotidien par le mensonge et la désinformation ; et que ces tueurs, à leur corps défendant, ignorants et niaiseux, portent le nom à gerber de parents. Je n’ai que mépris pour cette myriade d’ectoplasmes bouffis par la très haute opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes au moment où ils décidèrent de se reproduire - entendez : tous ces sacs à ovules ou à spermatozoïdes que l’on classe habituellement dans la catégorie fourre-tout de géniteurs, tous ces criminels en liberté qui n’ont pas opté pour une métaphysique de la stérilité, tous ces petits prétentieux qui spéculent sur leur capacité à réussir ce que personne n’est jamais parvenu à mener à bien, toutes ces grandes têtes molles qui s’illusionnent sur leur capacité à sublimer leur couple dans une forme qui collectionne des siècles d’impasses, d’échecs et de catastrophes, tous ces handicapés des boyaux de la cafetière qui se lancent aveuglément dans la fabrication d’un « être » quand ils ne sont pas sûrs d’exister eux-mêmes ; tous ces nécessiteux de l’affect et du concept qui veulent transmettre ce qu’ils ne possèdent pas et n’acquerront jamais, tous ces gymnastes de la galipette qui considèrent la conception comme une évidence, comme une formalité initiatique et un passage obligé, tous ces « Monsieur », toutes ces « Madame », tous ces apologistes de l’enfantement qui exigent de leur progéniture qu’elles réussissent la vie qu’ils ont eux-mêmes ratée ; tous ces apprentis-bouchers qui transforment la chair de leur chair en viande de bouc émissaire, en chair à canon pour les guerres d’aujourd’hui et pour celles de demain, tous ces égorgeurs qui tuent le sourire aux lèvres, tous ces analphabètes devraient être instruits de ce qu’il en coûte du moindre geste, du moindre mot, du moindre silence à l’endroit d’un embryon à qui l’on inflige la sanction de vie, comme à d’autres la peine de mort. A mesure qu’on accumule les plombes, on se forge une image de plus en plus sombre de l’avenir. Est-ce pour se consoler d’en être exclu ? Oui, en apparence, non, en fait, car l’avenir est toujours une forme de dégradation. Croyant remédier à ses maux, le Pignouf à convictions ne fait que les aggraver, de sorte qu’à toutes les époques le Détrompé en tire ce constat immuable : l’existence est toujours bien plus tolérable avant que ne soit trouvée la pseudo solution aux pseudo difficultés du moment. Si, jeune, devant un macchabée, je me demandais : « A quoi cela lui a-t-il servi de naître ? », la même question, quelques années plus tard, je me la pose devant n’importe quel vivant, autant dire devant n’importe quel agonisant. 

Des vagues houleuses de porte-roubignolles et de croqueuses de spermatozoïdes, surgies d’on ne sait où, ne cessent de se succéder. Avant même d’avoir réalisé ce qui leur arrive, elles disparaissent aussi mystérieusement, et de manière tout aussi absurde qu’elles étaient apparues. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on devrait vivre deux fois, mais ce qui est certain c’est qu’à cette première représentation on ne sait absolument pas ce que l’on bidouille. Malheureusement, personne n’est encore parvenu à se faire rembourser le billet de son premier voyage. Dans ce théâtre minuscule et transitoire, chacun n’aspire qu’à une chose : tenir un rôle, si possible le premier, être enfin remarqué, célébré, ovationné. Tel est l’indécrottable narcissisme des créatures homicides que peu leur importe la pièce dans laquelle ils s’escriment et le public peu exigeant qui les applaudit. Ce qu’ils veulent, avant tout, c’est participer à la farce, éprouver, au moins une fois, la sensation d’exister pour d’autres que pour eux-mêmes, dépenser ce trop-plein qui les aiguillonne ; et, surtout, vaincre le temps, oublier l’éternel sablier de la vie, sans cesse retourné, métamorphoser leur mort en apothéose. L’ingéniosité qu’ils déploient à cette fin ferait sourire, si elle n’était pathétique par son dérisoire même. Observez-les : tel brigue une responsabilité, tel agite un rat vivant sous le regard médusé des passants, tel clame qu’il est le nouveau Pierre Ménard, tel aspire à voir son nom inscrit sur du papier glacé, tout en haut de cette affiche ou de ce livre qui ne sont que les fruits pervers de sa mégalomanie. Mais peu importe : les alibis religieux, politiques ou artistiques ne feront jamais défaut. Piètres exutoires, ils serviront à apaiser les consciences les moins exigeantes, je veux parler de toute cette fricassée d’optimistes, de tous ces hérauts de la Nouvelle République du Genre Humain, de tous ces adorateurs de la Patrie Portabilisée et Ordinatique, à qui il manquera toujours quelques données primordiales. Je les tiens pour responsables de cet attachement indéfectible à la glaise qui leur colle aux semelles. Leur bouillie progressiste - entendez cette attention excessive et enthousiaste qu’ils portent à l’endroit de ce qu’il pourrait y avoir comme amélioration substantielle dans la condition des Alambics à merde qui votent - sous-entend le projet infantile d’une résolution des maux essentiels par une diminution ou une suppression des maux accidentels : comme s’il pouvait suffire d’une découverte scientifique ou d’une meilleure organisation sociale pour arracher les Asticots en string à leur nature insignifiante et éphémère, comme s’il pouvait suffire d’une amélioration de l’éclairage municipal ou de la gratuité des calèches pour triompher de la douleur et de la mort. En avançant comme un porteur de lampe, l’optimiste ne fait guère mieux que déplacer la frontière de l’obscur. Le progrès n’est rien d’autre qu’un élan vers le pire.

Il me semble évident que l’on fait toujours des enfants par incapacité à s’entretenir toute une vie avec soi-même, ou plutôt, avec le théâtre des personnages que l’on s’invente. Il n’est donné qu’à quelques-uns de s’acharner à mettre en charpie tout ce qui permet le jeu consolant des reconnaissances. Et ce n’est jamais une tâche de tout repos car les pères et les mères se coalisent toujours pour vous faire payer votre différence, votre refus des chimères communes, et surtout le fait d’avoir échappé à la juridiction de leur médiocrité. Rebelle à leur despotisme reproducteur, il n’est pas bon non plus de leur montrer que l’on sait se passer d’eux. Pour se venger de cette royauté clandestine, ils n’ont de cesse, en effet, de se liguer afin de vous faire sentir le pouvoir du troupeau, le plus exécrable d’entre tous les pouvoirs, et vous soumettre à quelque nouvel ostracisme dont ils ont le secret.

Décourager la procréation m’a toujours semblé constituer une tâche prioritaire de salut public, la crainte de voir l’Humanité s’éteindre n’ayant aucun fondement objectif : quoi qu’il arrive, il y aura toujours, sur tous les continents, et à toutes les époques, assez de niais qui n’auront rien de mieux à faire que se perpétuer, et, si eux-mêmes finissaient par s’y dérober, on trouverait encore, pour se dévouer à cette besogne suspecte, quelque couple hideux au service du Mal. Ce n’est pas tant l’appétit de vivre ou la recherche du plaisir qu’il s’agit de combattre, que le goût de la descendance. Les géniteurs sont des provocateurs ou des sadiques. Que le dernier des avortons ait, de surcroît, la faculté de « donner la vie » à son tour, de « mettre au monde », de « jeter dans la Machine à Gémissements », de « larguer dans le Pourrissoir des Âmes » - existe-t-il rien de plus démoralisant ? Comment songer sans effroi ou sans répulsion à ce prodige qui fait du premier pourceau venu un démiurge sur les bords ? La possibilité de procréer, qui devrait être un don aussi exceptionnel que le génie, a été conféré indistinctement à tous : libéralité de mauvais aloi qui disqualifie pour toujours la nature. L’injonction criminelle de la Genèse - Croissez et multipliez - n’a pas pu sortir de la bouche d’un dieu lucide. Soyez rares, aurait-il plutôt suggéré, s’il avait eu voix au chapitre. Jamais non plus il n’aurait pu ajouter cette stupide injonction : « Et remplissez la terre ! ». La chair s’étend de plus en plus comme une gangrène à la surface du globe. Elle ne sait s’imposer des limites, elle continue à sévir malgré son cortège de déboires, et si elle prend ses défaites pour des conquêtes, c’est qu’en vérité elle n’a jamais rien appris. Elle appartient avant tout au règne du Démiurge, et c’est bien en elle qu’il a projeté ses instincts malfaisants. Normalement, elle devrait bien moins atterrer ceux qui la contemplent à distance respectable que ceux-là même qui la font durer et en assurent la progression. Il n’en est rien, car les malheureux géniteurs ne savent pas de quelle aberration ils sont complices. L’instinct maternel sera un jour proscrit, la stérilité acclamée. C’est à bon droit que, dans les sectes gnostiques où la procréation était signe de reconduction du Mal, on condamnait le mariage, institution abominable que toutes les civilisations protègent depuis toujours, au grand désespoir de ceux qui ne cèdent pas au vertige commun. Procréer, c’est chérir le fléau, c’est vouloir l’entretenir et l’augmenter. Lorsqu’on sait ce que le destin dispense à chacun, on demeure interdit devant la disproportion existant entre un moment d’oubli et la somme prodigieuse des disgrâces et des humiliations qui en résultent. Pour moi, nul autre credo que de barrer la route à l’impérialisme de la chair et d’essayer d’en paralyser l’effrayante poussée. L’horreur - qui se confond avec cette épidémie de « vie », prenant la forme paradoxale d’un défilé de spectres, d’un foisonnement de visages inexpressifs -, nul n’y est sujet continuellement. Il nous arrive, par instants, de nous en détourner, voire de l’oublier, surtout lorsque nous contemplons quelque paysage d’où nos semblables sont absents. Dès qu’ils y font à nouveau leur apparition, elle se réinstalle dans l’esprit. Si, par faiblesse, on se laissait aller à absoudre le Démiurge, à considérer sa Pétaudière à Lamentations comme acceptable et même satisfaisante, il faudrait encore faire de sérieuses réserves sur le Singe en pantalon ou en jupon, ce point noir de la Création. Il nous est loisible de nous figurer que le Démiurge, pénétré par la nocivité ou par l’insuffisance de sa cagade, veuille un jour la faire périr, et même qu’il s’arrange pour disparaître avec elle. Mais on peut concevoir aussi que, de tout temps, il ne s’emploie qu’à se détruire et que le devenir se confond avec le processus de sa lente autodestruction. Processus traînant ou haletant, dans les deux éventualités il s’agirait d’un implacable examen de conscience dont l’issue serait le rejet lucide de la Création par son auteur. 

Ce qu’il y a en nous de plus profond et de moins formulé, c’est le vague sentiment d’une faillite essentielle, secret bien enfoui par tous, dieux y compris. Nous sommes, du reste, par une faveur spéciale de la nature, voués à ne pas en prendre conscience : le pitoyable en chacun de nous réside peut-être dans notre incapacité de voir à quel point nous sommes le fruit d’un immense, d’un monstrueux ratage. Ignorance bénie, grâce à laquelle nous pouvons nous agiter et courir en toutes directions. Venons-nous d’avoir la révélation de cette évidence trop longtemps refoulée, notre ressort se brise aussitôt, irrémédiablement. C’est ce qui est arrivé au Créateur, ou ce qui lui arrivera. Celui qui est trop mou pour déclarer la guerre à la procréation ne devrait jamais oublier, dans ses moments de ferveur, de prier pour l’avènement d’un second déluge, plus radical, bien entendu, que le premier. Nul doute, en tout cas, que si ce plouc de Noé avait eu le don - si présent chez les gnostiques - de lire dans l’avenir, il se serait immédiatement sabordé et nous aurait ainsi évité une épopée inutile ! »

Le chirurgien l’avait attentivement écouté durant toute la durée de son intervention mais son travail était maintenant terminé et il avait soudain une furieuse envie de soulager sa vessie. Le moment d’abandonner son patient à son destin était arrivé. « Voilà c’est fini, vous êtes stérilisé, en tout et pour tout cela a duré quinze minutes, vos canaux déférents sont coupés, électro coagulés et ligaturés. Maintenant, vos spermatozoïdes sont condamnés à vivre une réclusion à perpétuité dans la geôle de vos testicules. »