« On doit se méfier des écorchés vifs et des tempéraments de feu comme Alberto Fushni car ils ont incontestablement du caractère ; mieux que les autres, ils savent exploiter leurs douleurs, après les avoir patiemment affûtées. Lorsqu’à l’adolescence ses glandes endocrines se détraquèrent, il ne pensa plus qu’en termes binaires, selon le vieux schéma manichéen de l’opposition du bien et du mal, du Dieu du silence et du Père-la-Tuile. Dès lors, il voulut amender l’irréparable, démolir la Société, qu’il ne supportait plus, parce que, tout simplement, il ne se supportait plus lui-même. Celui qui souffre dans sa chair est un danger public hautement toxique, un déséquilibré d’autant plus redoutable qu’il lui faut le plus souvent dissimuler son mal, source de son énergie. Ce Contorsionniste du verbe n’aurait pas pu jouer un rôle majeur dans le petit milieu du Paradox’art sans l’assistance de quelque infirmité secrète, car il n’est point de dynamisme qui ne soit le signe de quelque ravage intérieur. Quand on connaît l’équilibre, on ne se passionne pour rien, on ne pense nullement à s’attacher à la vie, car on se confond littéralement avec elle, on est la vie ; que l’équilibre hormonal vienne à se rompre, et au lieu de s’assimiler aux choses, on ne pense plus qu’à les bouleverser. L’orgueil émane toujours de la tension et du surmenage de la conscience, de l’impossibilité d’exister naïvement. Le Perroquet sans plumes du Paradox’art que fut Alberto Fushni, faisant fi de toute simplicité, substitua au Réel, à l’Existant, l’idée désastreuse que d’autres s’en faisaient à sa place, de sorte que « ses » perceptions, et, jusqu'à « ses » réflexes, semblaient participer d’obsessions à tel point impérieuses qu’il donna jusqu’à l’illusion, en les infligeant à autrui, de les avoir lui-même ressenties ou codifiées formellement. En d’autres termes, cet Automate du Caquet s’escrima à passer pour un législateur bilieux qui s’employait à rendre obligatoires ses délires, et il frappa indistinctement par la raillerie tous ceux qui eurent l’impertinence de ne point les partager.
Si les artistes ratés, si les Cagueurs de Broques, comme il les appelait, sont plus conciliants, c’est que, tout simplement, ils respirent la santé. S’ils n’ont aucune raison d’être intraitables ou de fulminer contre la procréation ou contre la Création ratée de je ne sais quel improbable Démiurge, c’est qu’ils ignorent le ressentiment d’un corps humilié. En tout cas, ils ne s’y attardent jamais très longtemps, se refusant à en faire l’objet d’incessantes ruminations. Ce que l’on conservera comme souvenir de cet Agité du bocal, de ce malade des boyaux de la coloquinte, c’est qu’il ne manquait jamais l’occasion de souligner l’humiliation quotidienne que ses organes lui imposaient, et c’est sans doute pour l’exorciser qu’il n’eut de cesse de la transférer dans une proposition visuelle et une rhétorique susceptible d’en souligner les affres. Le plus souvent, il ne lui restait plus, pour lutter contre ses douleurs ou ses angoisses, que le secours de la psilocybine, du tryptophane et de la psilocine, ces imprescriptibles et hallucinantes substances qui permettent à nombre de suppliciés de la chair de tenter de revenir au bercail de leur âme, chaque fois qu’ils ressentent cette atroce et récurrente sensation de l’avoir momentanément perdu. Ce n’est un secret pour personne : toute sa vie, il usa et abusa de ces petits champignons psychotropes qu’étrangement on retrouve, de façon récurrente, dans les peintures d’autres anartistes tels qu’Ignolargo Sefes, Don Carlos Finnes, Line Boucliez ou encore Rita Podes. La forme même de l’objet qui fut le prétexte à ses spéculations sans fin n’est-elle pas, finalement, qu’une coupe transversale schématisée, une métaphore pataphysique de l’un de ces Panaeolus campanulatus qui hallucinèrent sa vie ?
Le temps que les autres passaient à vivre, Alberto Fushni le passait à désespérer et à fulminer contre le Créateur, ce démiurge foncièrement mauvais. Combien de fois ne l’ai-je entendu, dans ses conférences, vitupérer contre le Père-la-Tuile et lui reprocher ce qui justement pourrait parler en sa faveur, à savoir toutes les contingences et les imperfections du Laboratoire des Humiliations. Ne pourrait-on pas, tout aussi bien, considérer que ce qu’il y a de plus merveilleux dans l’univers, c’est qu’il échappe à cette rigueur, à cette perfection qui engendrerait fatalement la monotonie et l’ennui ? Bénie soit donc cette frange d’incohérence, d’imprévisible et de chaos où se loge notre étonnement. Sans l’hypothèse d’un mauvais démiurge, d’un Velléitaire Incompétent, d’un dieu fiévreux, sujet aux convulsions et ivre d’épilepsie, Alberto Fushni, ce Caïd de la Répète, finalement, n’aurait pas eu grand-chose à dire. Si, sur le strict plan matériel, il ne laissa aucune trace de son passage au monde, combien fâcheuse est celle qu’il laisse dans nos inutiles polémiques sur son « cas » ! Je crois que son mal-être traduisait un conflit intérieur entre son délire à se voir tout-puissant, à se vouloir sans entraves, et sa lucidité à repérer le rempart sur lequel venait invariablement buter et se tordre le cou sa volonté de toute-puissance. La véritable cause de ses vertiges et de ses écartèlements n’est pas, me semble-t-il, à chercher dans le monde extérieur, dans le Laboratoire des Humiliations proprement dit, pas plus que dans ces champignons qu’il ingurgita sans modération, mais seulement dans la revendication insensée qu’il lança au dehors et qui, invariablement, s’écrasa contre le mur de toutes les limitations. Après tout, si cet ambitieux n’avait prétendu à quoi que ce soit, rien n’aurait pu véritablement le blesser, pas même la référence à ces 28 artistes réels que Biografictor28 sélectionna à sa place. Le livre-mode d’emploi qui lui avait été fourni par Pneuma était formel : c’est, l’excès d’admiration pour certaines figures de l’histoire de l’art qui conduisit Alberto Fushni, ce Jaboteur de tréteaux, à se retourner, de manière égale et sans favoritisme, contre tous les anciens admirés, coupables, selon lui, de lui avoir infligé la corvée de s’être hissé sur leurs épaules. Que ceux qui sont encore vivants parmi ses anciennes idoles ne s’étonnent donc pas que ses premiers élans vers eux aient été rapidement suivis de reculs, ni qu’il procéda, de manière déguisée, à la révision de ses emballements de jeunesse. Son instinct de conservation le rappela à l’ordre, à ce devoir envers lui-même de se reprendre, de se ressaisir. En son for intérieur, il cessa d’estimer ces vingt-huit représentants de la modernité, non parce que leurs mérites étaient en cause, mais parce qu’il ne pouvait se valoriser qu’à leurs dépens. Sans être tarie, sa capacité d’admiration et d’encensement traversa une crise aiguë pendant laquelle, livré aux charmes de l’apostasie, il dénombra ses idoles à seule fin de les répudier et de les briser tour à tour, et cette frénésie iconoclaste, pour ingrate qu’elle soit, n’en fut pas moins le facteur qui mit ses facultés en branle. Mobile vulgaire, donc efficace, le ressentiment est un moteur auxiliaire qui, bien souvent, triomphe dans l’art. Œuvrer, c’est se venger avec astuce, c’est savoir camoufler ses noirceurs et voiler ses mauvais instincts. Ignorait-on la pratique de l’excès avant de rencontrer cet Obsédé textuel qu’on l’apprenait aussitôt à travers les boursouflures verbales de ses conférences ou de ses séminaires. Il paraissait tout aussi habile à compromettre ceux qu’il donnait l’impression d’aimer que ceux qu’il détestait avec cordialité. Masse d’éloges, avalanche d’arguments dithyrambiques, ses interventions publiques affolèrent quelque peu certaines de ses proies encore vivantes qui sentirent le danger d’une telle débauche apologétique. Mais ceux qui écrivirent jadis la partition de cette célébration ironique savaient qu’il n’est qu’une manière de louer : inspirer de la peur à celui dont on vante les mérites, le faire trembler ou le faire se retourner dans sa tombe, l’obliger à se cacher loin de la statue qu’on lui érige, le contraindre, par l’hyperbole généreuse, à mesurer sa médiocrité et à en souffrir. Qu’est-ce qu’un plaidoyer qui ne tourmente ni ne dérange, qu’est-ce qu’un éloge qui ne tue pas ? Pour les marionnettistes de Pneuma, toute apologie devait être un assassinat par enthousiasme. A le juger sur ce qu’il exclut et refuse, le cordon sans fin (segment x à y), en tant que proposition équivalente à l’aphorisme en littérature, évoque un règlement de comptes habilement mené contre la notion d’auteur, c’est-à-dire une opération criminelle d’envergure qui aurait fait disparaître l’ensemble de ses témoins gênants. Impitoyable, notre Fanatique de l’abstention était indéniablement un dur, comme n’importe quel tueur professionnel, et, finalement, comme tous ceux qui ont quelque chose à dire. Si les doux et les tièdes ne laissent généralement pas de trace, ce n’est pas faute de clairvoyance ou de profondeur, mais tout simplement par manque d’agressivité. Dans sa relation conflictuelle avec ce monde qu’il appelait Pourrissoir des Âmes, cet Apprenti en démolitions, n’était finalement qu’un faiblard, un rachitique, à l’image de sa proposition visuelle squelettique. Mais il était d’autant plus virulent et belliqueux qu’il sentait son infériorité biologique et en souffrait sans pouvoir y remédier. Trop déshérité pour poursuivre le médiocre chemin du bonheur, mais trop orgueilleux pour le trouver malgré lui ou s’y résigner, tout ensemble redoutable et impuissant, il faisait songer à un mélange de fauve et de fantôme, à un furieux qui vivait par procuration. Son souci de briller en effaçant les autres, sa rancune bien ferme à l’égard de ses prédécesseurs, de ses géniteurs, du Père-la-Tuile, autant de raisons dont l’activation régulière pouvaient, seules ou conjuguées, constituer l’armature d’un individu hors du commun : la faiblesse de caractère de la plupart des ectoplasmes qui se traînent à la surface de la Machine à Gémissements procède, la plupart du temps, d’une mémoire défaillante. Ne pas oublier l’injure de sa naissance et les injustices des hommes fut le secret de sa réussite, un art que possèdent comme lui les primates à convictions, car toute conviction est faite principalement de haine et, en second lieu seulement, d’amour. C’est la raison pour laquelle je ne peux souscrire à la version de certains rédacteurs de la revue Postures présentant le cordon sans fin (segment x à y) comme un hommage douceâtre à vingt-huit faiseurs illustres. Alberto Fushni donna à son public, et c’est une qualité d’acteur que personne ne lui contesta, l’illusion qu’il s’était fabriqué un panthéon de complicités, alors qu’il s’y agrippait avec la rage d’un cannibale, dans la perspective évidente de les massacrer avec la lenteur et l’extrême férocité d’un dandy qui s’est subrepticement échappé de sa cage.
