La palinodie comme procédé par Piet Melcox (revue Postures n°8)
« Peu soucieux d’enrichir la vaste quincaillerie artistique de son siècle, Alberto Fushni tenta, plus modestement, d’ébranler certaines croyances qui permettent au système de l’art occidental de reproduire et de légitimer les rapports de domination structurant le champ économique. Il aspirait, en outre, à se démarquer de ces pratiques infantilisantes qui avaient cru possible, ou nécessaire, de se débarrasser de toute espèce de symbolisation, et qui, toutes, aboutissaient invariablement à des produits éphémères n’ayant d’autre finalité que d’alimenter le credo du spectacle consumériste. Ce n’est qu’après avoir fait le tour complet de bien des disciplines en vogue qu’il en arriva à s’interroger sur les formes historiquement contingentes sous lesquelles l’art s’était manifesté durant tous ces siècles productivistes, et il se demanda si cette succession aléatoire de courants picturaux dans le temps pouvait valablement être considérée comme significative, dès l’instant où, au-delà de leurs multiples modalités d’apparition - modalités qui prirent, soit dit en passant, un tour de plus en plus insolite -, ces formes diversifiées à souhait n’en participaient pas moins d’un même a priori naturaliste. Ce fil d’Ariane très contestable, ce cordon ombilical immémorial ayant traversé sans secousses l’ensemble des périodes, des écoles, courants, tendances et individus, et que personne, étrangement, n’avait ressenti jusqu’à lui le besoin de couper net, fut désigné par notre Brasseur de mots comme une profonde soumission au paradigme de la fécondité supposée du producteur de biens symboliques.
La singularité d’Alberto Fushni fut de pointer la manière quasi dévote avec laquelle les apprentis-démiurges, au fil des générations, s’étaient complaisamment inféodés à cette intarissable faculté d’auto renouvellement dont l’opinion les créditait si aveuglement, et qu’aucune tournure d’esprit n’avait eu l’audace, jusque-là, de questionner dans ses fondements. Son analyse allait inéluctablement le conduire à désigner cette très suspecte fécondité intarissable comme l’un des préjugés culturels les mieux partagés, et un alibi commode pour l’ensemble des partenaires du système marchand. Notre Assoiffé de Dé-création refusa, pour sa part, - et c’est, indubitablement, ce qui constitua la dimension cruciale de sa contribution -, de se plier à cet a priori idéologique de la fertilité, qui est encore présenté de nos jours comme allant de soi.
Considérant à juste titre que rien n’allait de soi, et surtout pas sa propre fécondité, il entendit pousser la réflexion sur les réquisits de l’art hors de ses limites connues, et montrer que, loin d’être une donnée incontournable, cette mystique tenace, reposant sur la croyance en l’inépuisable richesse intérieure de l’artiste, n’était que la pierre angulaire d’une pensée souhaitant assigner l’individu à un modèle unique de comportement, modèle dont le vecteur principal repose sur la coriace catégorie d’Inspiration. La remise en cause de ce paradigme naturaliste qu’est le renouvellement sans frein du producteur de biens symboliques, au profit d’une attitude socialement stigmatisée arborant la stérilité comme forme de résistance spirituelle s’opposant au productivisme, participait d’une réflexion prenant en compte un ensemble de données non formelles, extérieures au microcosme de l’art proprement dit, telles que son point de vue sur la façon de se représenter, sur son interprétation des nouvelles formes de cognition ou encore sur ses inévitables et multiples croyances. Il ne croyait pas, par exemple, à cette fadaise, pourtant fort répandue, qui prétend que l’art puisse s’appréhender en termes de progrès formels ou de quête d’une essence supposée. Il préférait, plus sûrement, le parler en termes de déplacement de préoccupations. Et ce qui comptait, lui semblait-il, ne comptait qu’en proportion de l’intensité du questionnement.
Pour notre Samouraï de l’abstention, la spécificité d’une production symbolique ne tenant pas, en priorité, à ses propriétés matérielles ou visuelles, propriétés toujours contestables quant à la part d’arbitraire qu’elles renferment inéluctablement, mais bien à la manière dont elle était parlée, il se refusait à envisager la présentation de chaque nouveau segment du cordon sans fin comme une réalité ineffable et constante se situant au-delà de ses manières de jaboter ou de scribouiller. Cet adepte de la palinodie avait établi que ce projet ne pouvait exister qu’en tant que cristallisation de sa propre activité sémantique, et ceci dans le champ très large des conflits d’idées, à une époque donnée, d’où la place prépondérante que joueront les pirouettes incessantes qui jalonneront sa trajectoire de conférencier. Il fit de la fiction et de la rhétorique les deux arguments majeurs de sa fausse pédagogie et donna à ses interventions blablateuses le statut de catalyseur de la vision d’art. Chaque nouveau segment du cordon sans fin fut présenté avec un scénario différent, avec une matrice narrative inédite, de sorte que le regard du visiteur fut sans cesse réorienté et restructuré. »
De l’art ou du cochon ? Par Théo Silit (revue Riposte n°9)
« Si la notoriété d’Alberto Fushni ne dépassa jamais les frontières de l’Uqbar, c’est avant tout parce que la complexité et la nuance sont, la plupart du temps, indigestes pour les Occidentaux. Les jugements de goût de notre cher voisin de palier reposent sur cet axiome : toute production visuelle devrait pouvoir s’appréhender à partir d’un registre lexical réduit à sa plus simple expression. Dès qu’apparaissent des articles ou des discours remplis de phrases interminables qui, de surcroît, sont présentées par l’émetteur comme éléments constitutifs de l’objet qu’il propose à notre appréciation esthétique, un fort sentiment d’antipathie ne tarde pas à se manifester à son égard, et la popularité de cette réalisation paraît alors sérieusement compromise. Comment ne pas reconnaître le bien-fondé d’un tel rejet !
Avec son approche polysémique du cordon sans fin, Alberto Fushni donna le tournis à ses auditeurs. Ils finirent par se lasser de ses revirements incessants. Je me souviens de cette soirée où la salle était bondée. Sur scène, l’artiste invité à présenter sa démarche tapotait gentiment sur son micro pour capter l’attention de l’auditoire. D’après le prospectus annonçant l’évènement, il résidait habituellement en Uqbar, un petit pays que je ne connaissais que par ouï-dire, juste pour la spécificité de son tango. A la surprise générale, l’homme démarra son propos par la projection d’une diapositive perturbante qui créa un formidable malaise dans l’assistance. Non sans raison ! Ce qu’il nous montrait s’intitulait Représentation schématique d’une coupe transversale des parties génitales masculines. Comme toutes les autres personnes présentes ce soir-là, j’étais venu pour me détendre, en me laissant bercer par le doux ronron d’une conférence sur l’art contemporain et non pas pour me farcir un exposé d’anatomie. J’étais pour le moins contrarié par cette fâcheuse méprise. Aussi désarçonné que moi, le type assis à ma gauche marmonnait à sa femme qu’il s’était sans doute trompé de date. Je les sentais prêts à partir. Finalement, ils se ravisèrent et restèrent cloués sur leur chaise. Tout comme eux, l’auditoire semblait médusé. Le temps semblait suspendu. Devant une image aussi inattendue, chacun se recroquevillait sur sa chaise. A ma droite, deux jeunes femmes gloussaient timidement afin de dissimuler leur malaise. Le trouble était général mais, après cet électrochoc quelque peu déstabilisateur, le calme revint rapidement. Finalement, personne ne voulait perdre une miette du propos qui allait accompagner cette diapositive. Ce qui est relatif au sexe intéresse peu ou prou tout le monde.
Un constat s’imposa à moi : d’emblée, le conférencier était parvenu à capter l’attention de son public. Pour un coup de maître, ce fut un coup d’éclat ! L’explication qu’il donna à l’assistance pour justifier son choix était la suivante : ce que les gens attendent généralement d’un artiste, c’est qu’il mette ses tripes à l’air ! C’est-à-dire qu’il expose ce qu’il y a de plus intime en lui : sa subjectivité ! Pour répondre à ces attentes récurrentes du public, lui, Alberto Fushni, avait décidé de révéler, de façon métaphorique, ce qui était au fondement de la production à caractère symbolique qu’il soumettait à notre appréciation esthétique : son rapport singulier à ses parties génitales. L’assistance était à nouveau tétanisée. Pétrifiée. On entendait les mouches voler.
Décidément cette conférence démarrait fort ! Ses gestes comme ses paroles semblaient avoir été programmés. Dans un mouvement théâtral qu’il avait dû répéter des dizaines de fois, tel un danseur, il se retourna lentement afin de commenter sa diapositive sulfureuse. Dos au public, idéalement placé sous la lumière des projecteurs, il permettait ainsi à tout le monde de découvrir, à l’arrière de son crâne rasé, un tatouage qui, de toute évidence, permettait d’établir un lien cognitif avec le schéma de l’appareil génital masculin. Ce tatouage, très sobre au demeurant, représentait un spermatozoïde stylisé. Sur l’image immatérielle de la diapositive projetée, Alberto Fushni pointa très didactiquement, à l’aide d’une fine et longue baguette en bois, le lieu où naissent les spermatozoïdes, à l’intérieur des testicules : les tubes séminifères ! Puis la zone où ils sont stockés, dans la partie supérieure des gonades : l’épididyme ! Enfin, le canal déférent qui part de l’épididyme pour véhiculer les gamètes mâles jusqu’à la sortie du pénis ! L’explication biologique était parfaite mais où voulait-il en venir exactement ? C’était la question que se posait l’auditoire.
Actionnant sa télécommande, il fit apparaître la seconde diapositive qui portait le titre abscons de Vasectomie. Comme presque personne ne devait connaitre ce terme médical, il expliqua que c’était le nom qui désignait la stérilisation masculine. La composante la plus poilue de l’auditoire commençait à blêmir. Sans savoir en quoi cette opération consistait, l’expression en elle-même était suffisante pour semer l’effroi parmi les porteurs de roubignolles. Si tout le monde s’intéresse au sexe, tout le monde ne sait pas précisément comment il fonctionne. C’est sans doute la raison pour laquelle Alberto Fushni, en fin pédagogue, tenta de rassurer les hommes en précisant aussitôt que la stérilisation masculine n’était pas une castration mais une forme de contraception radicale qui ne remettait nullement en cause leur virilité. Cette parole qui se voulait réconfortante semblait pourtant n’avoir tranquillisé personne. Bien au contraire. La crainte du pire planait toujours dans l’air. La contrariété pouvait se lire désormais sur les visages de plus en plus dubitatifs de la gente féminine. En effet, jamais les procréatrices ne verront d’un œil bienveillant celui qui leur parle de stérilisation masculine. »