mercredi 14 août 2024

Alberto Fushni selon Postures et Riposte (1/3)

                                                     Désert de l'Uqbar où disparut Alberto Fushni dans une tempête de sable

 

Préface de la traductrice

Cher lecteur, avant de vous engager dans l’ascension plutôt ardue de cet Himalaya du Paradox’art que constitue la non-œuvre d’Alberto Fushni, en l’occurrence le cordon sans fin (segment x à y), vous seriez bien avisé de vous reporter au blog intitulé le Labyrinthe des hypothèses masquées, une fiction iconographique mêlant littérature et peinture. Jeu de rôles à contraintes proposé par Pneuma, une agence en transactions artistiques implantée en Uqbar, ce divertissement a pour objectif de solliciter votre appréciation esthétique sur l’ensemble indissociable formé par les réalisations matérielles de 28 archétypes d’anartistes et par les articles divergents des 28 théoristes qui sont chargés de les commenter dans deux revues concurrentes : Postures et Riposte

Comme l’indique le privatif « an », les anartistes ne sont pas des « artistes ». Tout au plus pourrait-on parler d’eux comme des personnages plus ou moins monomaniaques qui ont été affublés, pour les besoins du jeu, d’une déficience physique ou psychologique. Chacun d’eux s’est vu confier la mission d’explorer une notion clairement repérable dans le cordon sans fin (segment x à y), proposition matricielle imaginée et fabriquée par Pneuma, grâce à l’Intelligence Artificielle de Biografictor28, un logiciel conçu par les brillantissimes ingénieurs de cette agence. Alberto Fushni eut pour tâche, d’une part, de décliner plastiquement le cordon sans fin, ce fil d’Ariane du Labyrinthe dans l’espace public, afin de le présenter aux 27 partenaires de jeu qui viendraient à sa suite, et, d’autre part, de l’explorer en détail à partir de la notion de polysémie. Alberto Fushni, en tant que premier personnage du jeu, aura contribué par ses innombrables conférences et séminaires à faire connaître le Paradox’art dans le monde entier. C’est la raison pour laquelle ce blog lui est entièrement consacré. Outre le fait d’être la traductrice en langue française de ces chroniques uqbariennes, je me permettrai d’intervenir, de temps à autre, pour apporter un complément d’informations aux articles des rédacteurs de Postures et de Riposte

 

                                                La matrice du jeu

Présentation du cordon sans fin (segment x à y) à l'école supérieure des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence, lors d'une conférence d'Alberto Fushni

 


 
Le cordon sans fin (segment 171 à 258), Fri-art, Pro-création? Kunsthalle de Fribourg, Suisse (1994)

Le cordon sans fin (segment 53 à 170), villa Arson, les mystères de l'auberge espagnole, Centre National d'Art Contemporain de Nice (1992)

                                Le cordon sans fin (segment 1 à 52), galerie Gabrielle Vitte, Ajaccio (1990)

Le cordon sans fin (segment X à Y) est une proposition visuelle de Biografictor28 se présentant sous la forme d’un énoncé algorithmique qui détermine le mode de présentation des Ur. L’application littérale de cet énoncé constitue l’impératif inaugural du jeu : « Le premier personnage faisant son entrée dans le Labyrinthe des hypothèses masquées devra réaliser, à l’aide des nombreux exemplaires de l’Ur fournis par l'agence Pneuma, un cordon reliant dans leur partie médiane les deux murs les plus éloignés de chaque espace d’exposition proposé, selon une numérotation continue et cumulative qui indiquera au visiteur, au fil du temps, le stade de croissance atteint par cette proposition visuelle, le nombre Y exprimant la somme d’Ur ayant été utilisés depuis le début de la procédure pour traverser les espaces successifs des différents lieux publics où il est invité à se produire. Les objets seront alignés à la queue leu leu, d’un mur à l’autre, en se chevauchant de façon régulière. Afin de répondre aux attentes du public qui considère que l’artiste doit mettre ses tripes à l’air, autrement dit sa subjectivité, dès la présentation du premier segment du cordon sans fin, le premier anartiste devra également proposer un discours de légitimation vraisemblable reposant sur une mythologie individuelle ».

Alberto FUSHNI

Notion explorée : la polysémie

Le mode d'emploi fourni par l'agence Pneuma à Alberto Fushni pour la déclinaison du cordon sans fin comportait la référence à 4 scénarios, 12 théories spéculatives de l'art, ainsi qu'à 12 univers de sens différents. 

Titre : le cordon sans fin (segment x à y)

 

L’exilé du cosmos par Mila Noutis (revue Postures n°3)

« Jusqu’à cette nuit sans lune où il disparut dans une tempête de sable, Alberto Fushni ne cessa de lutter contre ses démons intérieurs pour tenter d’échapper à toute velléité créatrice. D’un naturel contemplatif et perpétuellement nostalgique du monde d’avant son incarnation, tout lui semblait de trop, même lorsque rien ne se passait. La seule perspective de se manifester constituait pour lui une véritable torture mentale. C’est la raison pour laquelle il consacra à sa répugnance pour le « faire » une énergie de tous les instants. Néanmoins, une perversion sans nom le conduisit un jour d’énigmatique relâchement à introduire intempestivement dans le champ de l’art une quantité effrayante d’objets incongrus et non biodégradables qui ne manquèrent pas, sur le plan spirituel, de l’affecter pour le restant de ses jours. Jamais, cet adepte de l’abstention ne put se pardonner d’avoir été le premier officiant d’une procédure inachevable s’intitulant le cordon sans fin (segment x à y). Nonobstant le fait qu’elle contredisait profondément son désir de non-procréation, la déclinaison allégorique de cette grossesse sans fin - différant sans arrêt le moment de la parturition - valut à Alberto Fushni le privilège posthume d’entrer dans le Panthéon du Paradox’art. D’un autre côté, elle s’apparente aussi à une audacieuse contraception artistique déjouant la possibilité même de naissance d’une œuvre - qui est toujours appréhendée par la doxa comme une totalité visible et achevée. Sachant, cependant, que vivre équivaut à l’impossibilité de s’abstenir, c’est par le truchement d’une habile rhétorique de phagocytose du sujet par l’objet qu’Alberto Fushni tenta de retrouver la douce ataraxie d’avant sa naissance. Se manifester dans le champ de l’art débuta donc, pour cet Exilé du cosmos, par son identification à un simulacre traduisant le refus de se renouveler, tant sur le plan biologique qu’artistique.

Après s’être fait stériliser, il trouva opportun de projeter métaphoriquement sa subjectivité de Gnostique dans l’objet polysémique conçu et réalisé par Biografictor28, c’est-à-dire dans la forme-marchandise la plus banale et la moins utile qui se puisse concevoir. Les caractéristiques formelles de cet objet pataphysique se prêtaient tellement bien à interprétation et à projection qu’il lui fut aisé d’y greffer, par un récit approprié, la mémoire de son geste radical. C’est à l’occasion de ses  conférences qu’il put exercer ses talents de rhéteur. Il discourut à l’infini, prêtant des significations savantes et des filiations multiples à cet artefact en polyéthylène conçu par les ingénieurs de l’agence Pneuma, artefact qui constitua le support matriciel de leur jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées. Lors de la déclinaison du premier segment du cordon sans fin, notre Affamé de dé-création le présenta comme une carte de visite existentielle témoignant de l’épisode le plus important de sa vie, celui de sa stérilisation volontaire. Outre sa configuration phallique, la singularité de cet objet sériel - d’une blancheur clinique - fut d’arborer sur chacune de ses faces, telles des bougies-anniversaires disposées sur un gâteau, vingt-huit morceaux de cordelette ayant chacune une longueur de 3 cm et symbolisant ce segment du canal déférent qui, après avoir été sectionné, lui fut soustrait de chaque côté du scrotum ; le nombre vingt-huit représentait, quant à lui, l’âge qui était précisément le sien au moment de ce passage à l’acte aux conséquences pour le moins vertigineuses. » 

 

Le citron à l’envers par Sami Coster (revue Riposte n°4)

« Je ne peux que sourire à la lecture de l’article que Mila Noutis consacra à Alberto Fushni dans le numéro 3 de Postures. Pour quelqu’un qui envisageait la seule perspective de se manifester comme une véritable torture mentale, ce Baragouineur des étoiles donna néanmoins des centaines de conférences et de séminaires, en seulement cinq ans d’apparitions publiques. Il avait, semble-t-il, projeté de se payer une bonne infusion de néant, de s’assommer, en un mot comme en cent, de s’annuler par le flot impétueux et continu de sa propre jactance. Aussi, nous faut-il appréhender les longues conférences qu’il mit sur pied comme un suicide différé. Par souci thérapeutique, il en construisit l’édifice avec tout ce qu’il y avait d’impur en lui, à savoir avec les résidus à peine sélectionnés de la pensée des autres. A l’évidence, l’expression verbale était la seule modalité qui pouvait le diminuer de façon salutaire : après avoir éructé de manière ininterrompue pendant quatre ou cinq plombes, il était appauvri, défait, momentanément déchargé du poids d’être lui-même. Jaboter en public lui permettait de perdre toujours un peu plus de substance et de s’alléger avec méthode. Il se vidait alors littéralement, se démunissait d’un trop plein encombrant, au point de confiner ce rituel à n’être plus qu’un pur exercice de dé-fascination à l’égard du moi.

Le Brasseur de mots que fut ce Perroquet sans plume n’aurait eu que peu d’impact sur les foules, s’il n’avait excellé dans l’art du vibrato, ainsi que dans la maîtrise du tempo articulatoire. Ce Dandy verbeux conserva jusqu’au bout sa parfaite facilité d’élocution, ce qui lui permit de ne jamais virer pelure. Depuis la nuit des temps, et, comme le formulent les Sages auto-proclamés de l’Institut des Grandes Interrogations, « depuis le premier crime contre le silence primordial », le pouvoir s’acquiert par le Verbe. Je dirai, plus sûrement : par le verbiage ! Au commencement, en effet, n’était peut-être pas la Parole, mais le Bagou. Dans tous les cas, force est de constater que  l’impact d’un locdu sachant causer est toujours supérieur à celui d’un génie qui ferme son clapet. A preuve, en politique : tous les analphabètes qui sévissent avec un grand courant d’air dans la tronche pour tout bagage ! La tourbe de la rue, qui ne sait jamais en articuler plus de deux à la suite, écoute un peu, puis crie bravo avant de voter systématiquement « pour » le plus démago de ces bavasseurs. Comme ça que se gribouille l’histoire, car elle ne s’écrit pas mais se griffonne avec un doigt bien trempé dans l’ignorance ! La bagoulance discriminante et ininterrompue d’Alberto Fushni permit à ses habiles promoteurs de l’ombre de dissimuler le fait qu’il croyait, avec une prétention risible, pouvoir peser sur l’histoire des idées supposées radicales ! Comme s’il existait des idées radicales ! De manière infantile, le malheureux considérait que c’était une forme supérieure de distinction que de gaspiller sans réserve une existence qui aurait pu être féconde. S’abstenir de réaliser une œuvre - qui, bien entendu, n’aurait pas manqué d’être sublime si elle avait vu le jour - était la plus belle réussite qu’il pouvait s’offrir, tournant ainsi le dos, « avec panache », à la route lumineuse qui, à n’en pas douter,  l’aurait conduit à la consécration et à la gloire. L’olibrius avait fini par prendre l’habitude de se considérer de haut comme s’il n’était qu’une pure réalité mentale, alors qu’il persistait à n’aborder les autres que comme de méprisables réalités physiques. Pour que sa course à la renommée fût justifiée, encore aurait-il fallu qu’il ne lui sacrifiât pas des biens plus estimables qu’elle. Or, pour cette chimère, pour ce miroir aux alouettes qu’est le Paradox’art, il s’imposa de renoncer à des plaisirs qui, lorsqu’on les refuse, vous mettent pour toujours le citron à l’envers. »



Le Baragouineur des étoiles par Nicole Costa (revue Postures n°7)

« Sa vie durant, Alberto Fushni évita de se crisper sur les idées pourvoyeuses d’absolu. Il considérait que la vérité, tout comme une patate chaude, devait être refilée à quelqu’un d’autre et que celui qui restait avec elle entre les mains avait perdu. Aussi badinait-il avec toutes les hypothèses sans jamais en privilégier une seule. Parce que sa conscience s’articulait en délicates allusions et en jeux d’esprit analogiques, elle ne pouvait qu’exceller dans la superficialité. Ce Contorsionniste du Verbe avait également la coquetterie de sa frivolité : jamais il ne désira étreindre, il préféra papillonner d’anecdote en anecdote, de plaisir en plaisir, de scénario en scénario, et goûter de tout sans se poser nulle part. Il connaissait la préface de toutes les passions, mais la préface seulement, car il prenait toujours congé avant la fin. Au lieu de se griser uniquement du même vin, au lieu de vider sa coupe, il préférait se composer une ivresse multicolore avec tous les alcools que les saisons nous inspirent. 

Je ne lui ferai cependant pas l’injure posthume de le présenter comme un tiède. Au contraire, ce qui me retiendra chez lui, c’est avant tout la place qu’occupèrent ses postures publiques, la succession de ses incroyables pitreries mentales, sa merveilleuse impertinence, son manque total d’équité, et, parfois, de mesure. L’idée même de stérilité et de contraception artistique, dont il se fit théâtralement l’apôtre, valut essentiellement par la déformation caricaturale que lui infligea son tempérament. Ce qu’il y avait tout ensemble d’âpreté jouée et de raffinement chez ce Samouraï de l’Inaction évoque irrésistiblement en moi la synthèse explosive d’un maître zen et d’un sophiste de tréteaux. 

Le souffle épique et l’ironie ayant cessé en lui d’être inconciliables, il nous faisait participer, par ses fureurs simulées et ses saillies d’opérette, à la rencontre des grands espaces et de l’intimité, aux épousailles de l’infini et de la farce existentielle. Pénétrés d’une rage tonifiante, ses exposés n’ennuyaient jamais. On le voyait alors exalter ou rabaisser jusqu'à l’inconvenance une notion, un événement ou une institution, adopter à leur égard un ton incisif de procureur :  « Tout  partisan des formalistes est un sot ou un formaliste ! », ou encore « Le plus grand dissolvant de la pensée qu’il importe d’étouffer par tous les moyens qui ne sont pas des crimes, l’ulcère funeste de notre temps, c’est l’idée de nouveauté ! ». Si le ton faussement outré de ses interventions publiques participait d’une stratégie délibérée de provocation et de jeu, les relations avec ses proches étaient, pour leur part, toujours placées sous le sceau de l’aménité. Lorsque, à sa mort, les requins de l’édition publièrent une partie de sa correspondance, quelques pisseurs d’encre relevèrent, de manière imbécile, que le style incisif et souvent outrancier de ses conférences ne se retrouvait nullement dans ses échanges épistolaires.

Cet étonnement me semble bien naïf, tant paraît évident qu’un amuseur digne de ce nom ambitionne toujours de placer ses extravagances dans ses productions et conserve en général son bon sens pour ses rapports avec autrui. Combien de fois, en effet, ne l’ai-je entendu répéter comme un perroquet - auquel, d’ailleurs, il aimait périodiquement à se comparer - que penser et délirer sont synonymes, que tout tête-à-tête avec une idée incite invariablement à déraisonner, oblitère le jugement, et produit une fausse sensation de toute-puissance. Etre aux prises avec une seule croyance, jabotait-il, voilà le véritable danger ! L’Unique enlève à l’esprit son équilibre et à l’orgueil son goût pour le complexe. Nos dérèglements et nos aberrations émanent du faux dialogue que nous entretenons avec des abstractions, et bien souvent aussi de notre volonté de l’emporter sur ce qui n’existe pas ; de là le côté délirant des ouvrages de philosophie, comme d’ailleurs de tout ouvrage. Le bâtisseur de système, lorsqu’il est en train de noircir un feuillet sans destinataire visible et palpable, se croit, se sent l’arbitre de notre monde. Ecrit-il de simples bafouilles à ses proches qu’il y exprime, a contrario, ses faiblesses et ses déroutes ; c’est le moment où il atténue avec sagesse les outrances de ses divagations publiques pour se reposer de leurs excès. 

Je dois préciser qu’Alberto Fushni, ce Baragouineur des Etoiles ne se serait jamais abaissé à ce délire, qu’il jugeait avilissant, et qui consiste à composer une vaste jobardise développant en cinq cents pages ce qui pouvait très bien être exposé oralement en cinq minutes. Aussi, valait-il mieux feindre l’existence de tels ouvrages, et en offrir un résumé ou un commentaire. Plus raisonnable par tempérament, du fait qu’il était congénitalement soutenu et protégé par sa paresse, il préféra bavarder à l’infini sur l’importance d’une œuvre toute hypothétique de peintre. A cette fin, il fit mine de s’attribuer, avec un culot herculéen, une production prête à l’emploi que jamais bien entendu il ne réalisa, mais qu’il augmenta, de par son talent de cannibale et de Vampire des arts visuels, d’une plus-value de séduction que seul pouvait offrir à un public de délicats ce Monstre de loquacité qui jamais ne fut compromis dans la moindre fabrication. »

 

Un prétentieux trouble-fête par Lucie Brunato (revue Riposte n°8)

 « Une brève rectification s’impose : à l’opposé de ce que Nicole Costa écrit dans le numéro 7 de Postures, Alberto Fushni se comportait systématiquement en trouble-fête. Et c’est ce systématiquement qui fait cruellement défaut à son article. Parmi les multiples talents qu’il mit en musique, c’est indéniablement celui dont il usa avec le plus de constance. Partout, je dis bien partout où il passait - dîners, réunions, vernissages -, partout il générait la confusion et le tumulte, par ses sarcasmes et ses provocations. Il suffisait qu’il fasse irruption dans un groupe pour que le trouble s’empare de chacun. Son besoin de déplaire et d’exaspérer l’emportait sur toute autre considération. 

Il n’est pas donné à tout le monde d’être un monstre. Il ne connut véritablement qu’un plaisir : démolir autour de lui les grasses certitudes, plonger l’innocence dans la stupeur, semer le trouble dans les cœurs naïfs. Partout, il essaima des points d’interrogation. Pourfendeur chevronné de ce qui lie et relie, amoureux passionné de ce qui divise et creuse des fossés, il aspirait à la séparation, à l’isolement, à tout ce à quoi le solipsisme conduit sur le plan métaphysique. La sécession était sa loi, il ne voulait pas consentir aux associations ou réunions qui fabriquent, à bon marché, des notoriétés indues. Il essayait de fuir à tout prix les réseaux de fils gluants et la docilité qui emprisonnent les exceptions. Parce qu’il ne sacrifiait à aucun idéal collectif, il traitait par le sarcasme et le rire toutes les religiosités nouvelles qui se construisent sur l’adoration de généralités : la société sans classes, les droits de l’Homme et l’art contemporain. La fusion et la recherche de l’homogène ne furent pas ses desseins. Au contraire, il jubilait devant ce qui résistait à l’agrégation ; le consensus était pour lui un fantasme à partir duquel s’élaborent les servitudes volontaires. 

Mais une chose l’intéressait encore plus, et surpassait toutes les autres : faire entendre l’interminable gémissement résultant de sa naissance, la fastidieuse agonie de son largage au monde, dans ce qu’il qualifiait de Pétaudière à Lamentations. En somme, tout cela relevait bien moins d’une volonté de scandale qu’il aurait préméditée que d’une hystérie irrépressible, d’une soif d’autodestruction mal orientée et qu’il dirigea simplement vers l’extérieur, de manière désordonnée. S’il se composa, à la longue, un masque de Petit maître en stérilité, ce fut, avant tout, pour tenir fermement en laisse ses affolements et ses sautes d’humeur, afin de contrecarrer son tempérament malheureux. Malheureux, je crois qu’il l’était par prédestination, accablé tout autant par le seul fait d’exister ! A chaque instant, il avait besoin de dominer, de freiner ses impulsions agressives, de combattre ses rages - qui, par malchance pour lui-même, étaient sans nombre. Et le plus fort, c’est que ses petites révoltes théâtrales et ses impostures intellectuelles s’imposèrent graduellement à lui, comme si elles avaient surgi de ses moelles, sans crier gare, de son sang ou de je ne sais où. Certains, qui se targuent de l’avoir bien connu, ne peuvent toujours pas décider si c’était un désespéré qui ne s’était pas encore remis de sa naissance ou, plus sournoisement, un « habile » ; or, s’il est une chose qu’il ne put faire, paradoxalement, ce fut justement de suivre les habiles, pour la seule raison que ceux-ci marchent à trop petits pas !  Il était trop attaché à sa propre allure, à sa propre foulée : ce Raté de la Création était un orgueilleux ! 

Il comprit, d’autre part, que, plus important que les événements et les œuvres, c’est une certaine atmosphère de légende qu’il est nécessaire de fabriquer patiemment, de diffuser autour de soi, et qu’il vous faut répandre comme une senteur enivrante. Alberto Fushni tenta de se hisser, par l’apprentissage méthodique de l’excellence blablateuse, dans l’ordre de la distinction et de la ségrégation qui, seul, il le pressentait, pouvait lui conférer, à long terme, de substantiels profits symboliques. Mais, pour son malheur, celui qui comme lui aspire à la gloire - et qui détient cette aura propre au dandy - est tenu à une vigilance de tous les instants ; il doit se surveiller en permanence, jusque dans ses tirades les mieux maîtrisées, de peur que la moindre affectation n’en altère le semblant de naturel, et le moindre attiédissement la ferveur. Ce luxe aristocratique de l’esprit exigea toutes sortes de ruptures avec ses proches, ainsi qu’une forme d’adéquation parfaite et constante avec la haute opinion qu’il se faisait de lui-même. Misère affective de ceux qui ont consacré leur vie à préparer leur réussite posthume ! »

 

Des artistes à tous les coins de rue ! Par Cécilia Tomplar

Avançant à la manière des crabes, c’est-à-dire en diagonale, les théoristes de Postures et de Riposte ont omis de vous entretenir du contexte général, pourtant déterminant, dans lequel évolua Alberto Fushni. Voici donc quelques précisions qui ne seront pas superflues : le hasard avait fait vivre notre beau parleur en ces années superstitieuses durant lesquelles l’artiste représentait la plus haute forme d’accomplissement d’un individu. Celui-ci avait été promu au rang de modèle incarnant la figure exemplaire de l’entrepreneur idéal, à savoir un spécimen exceptionnel qui se devait de conjuguer les qualités du fabricant d’Inutile avec celles du donneur d’ordres. Cette idole toute fraîche était même parvenue à prendre avantageusement dans les consciences la place jadis occupée par les figures du Saint et du Philosophe ou encore, par celles plus rapidement discréditées du Savant et du Singe Politique. 

Pour accomplir la mission lénifiante qu’on lui confia, et qui consistait à maintenir l’opinion en état d’ingurgitation boulimique de signes - donc d’allégeance à la consommation et à la sacro-sainte Tartine Culturelle -, l’apprenti sorcier avait, en outre, été investi d’un privilège démiurgique, celui d’être « le » Créateur par excellence. Dans un univers prométhéen où toute valeur n’avait précisément de valeur que d’être nouvelle, l’artiste était devenu tout à la fois le sommet et le centre, le cœur imaginaire d’un système qui permettait à ses promoteurs de flatter à volo l’initiative individuelle et de récompenser, avec un os ou deux, les zombies asservis à la Mécanique Transpirante. Telle se présentait, rapidement brossée, la toile de fond mitée de cet Occident affairé et déboussolé qui, vers la fin du deuxième millénaire de l’ère du Crucifié, s’appuyait perfidement sur l’argument on ne peut plus vague d’innovation artistique, pour offrir aux masses gloutonnes et de plus en plus friandes d’histoires à succès, un modèle de réussite sociale des plus consensuels, du fait de l’élasticité même de sa définition, modèle qui reposait sur le concubinage détonnant de l’opportunisme et de la vulgarité. Il faut aussi préciser que cette société avait tellement l’air de s’ennuyer que, des artistes, elle en avait mis à tous les coins de rue !

 


Alberto Fushni selon Postures et Riposte (2/3)

 

La palinodie comme procédé par Piet Melcox (revue Postures n°8)

 « Peu soucieux d’enrichir la vaste quincaillerie artistique de son siècle, Alberto Fushni tenta, plus modestement, d’ébranler certaines croyances qui permettent au système de l’art occidental de reproduire et de légitimer les rapports de domination structurant le champ économique. Il aspirait, en outre, à se démarquer de ces pratiques infantilisantes qui avaient cru possible, ou nécessaire, de se débarrasser de toute espèce de symbolisation, et qui, toutes, aboutissaient invariablement à des produits éphémères n’ayant d’autre finalité que d’alimenter le credo du spectacle consumériste. Ce n’est qu’après avoir fait le tour complet de bien des disciplines en vogue qu’il en arriva à s’interroger sur les formes historiquement contingentes sous lesquelles l’art s’était manifesté durant tous ces siècles productivistes, et il se demanda si cette succession aléatoire de courants picturaux dans le temps pouvait valablement être considérée comme significative, dès l’instant où, au-delà de leurs multiples modalités d’apparition - modalités qui prirent, soit dit en passant, un tour de plus en plus insolite -, ces formes diversifiées à souhait n’en participaient pas moins d’un même a priori naturaliste. Ce fil d’Ariane très contestable, ce cordon ombilical immémorial ayant traversé sans secousses l’ensemble des périodes, des écoles, courants, tendances et individus, et que personne, étrangement, n’avait ressenti jusqu’à lui le besoin de couper net, fut désigné par notre Brasseur de mots comme une profonde soumission au paradigme de la fécondité supposée du producteur de biens symboliques

La singularité d’Alberto Fushni fut de pointer la manière quasi dévote avec laquelle les apprentis-démiurges, au fil des générations, s’étaient complaisamment inféodés à cette intarissable faculté d’auto renouvellement dont l’opinion les créditait si aveuglement, et qu’aucune tournure d’esprit n’avait eu l’audace, jusque-là, de questionner dans ses fondements. Son analyse allait inéluctablement le conduire à désigner cette très suspecte fécondité intarissable comme l’un des préjugés culturels les mieux partagés, et un alibi commode pour l’ensemble des partenaires du système marchand. Notre Assoiffé de Dé-création refusa, pour sa part, - et c’est, indubitablement, ce qui constitua la dimension cruciale de sa contribution -, de se plier à cet a priori idéologique de la fertilité, qui est encore présenté de nos jours comme allant de soi.

Considérant à juste titre que rien n’allait de soi, et surtout pas sa propre fécondité, il entendit pousser la réflexion sur les réquisits de l’art hors de ses limites connues, et montrer que, loin d’être une donnée incontournable, cette mystique tenace, reposant sur la croyance en l’inépuisable richesse intérieure de l’artiste, n’était que la pierre angulaire d’une pensée souhaitant assigner l’individu à un modèle unique de comportement, modèle dont le vecteur principal repose sur la coriace catégorie d’Inspiration. La remise en cause de ce paradigme naturaliste qu’est le renouvellement sans frein du producteur de biens symboliques, au profit d’une attitude socialement stigmatisée arborant la stérilité comme forme de résistance spirituelle s’opposant au productivisme, participait d’une réflexion prenant en compte un ensemble de données non formelles, extérieures au microcosme de l’art proprement dit, telles que son point de vue sur la façon de se représenter, sur son interprétation des nouvelles formes de cognition ou encore sur ses inévitables et multiples croyances. Il ne croyait pas, par exemple, à cette fadaise, pourtant fort répandue, qui prétend que l’art puisse s’appréhender en termes de progrès formels ou de quête d’une essence supposée. Il préférait, plus sûrement, le parler en termes de déplacement de préoccupations. Et ce qui comptait, lui semblait-il, ne comptait qu’en proportion de l’intensité du questionnement. 

Pour notre Samouraï de l’abstention, la spécificité d’une production symbolique ne tenant pas, en priorité, à ses propriétés matérielles ou visuelles, propriétés toujours contestables quant à la part d’arbitraire qu’elles renferment inéluctablement, mais bien à la manière dont elle était parlée, il se refusait à envisager la présentation de chaque nouveau segment du cordon sans fin comme une réalité ineffable et constante se situant au-delà de ses manières de jaboter ou de scribouiller. Cet adepte de la palinodie avait établi que ce projet ne pouvait exister qu’en tant que cristallisation de sa propre activité sémantique, et ceci dans le champ très large des conflits d’idées, à une époque donnée, d’où la place prépondérante que joueront les pirouettes incessantes qui jalonneront sa trajectoire de conférencier. Il fit de la fiction et de la rhétorique les deux arguments majeurs de sa fausse pédagogie et donna à ses interventions blablateuses le statut de catalyseur de la vision d’art. Chaque nouveau segment du cordon sans fin fut présenté avec un scénario différent, avec une matrice narrative inédite, de sorte que le regard du visiteur fut sans cesse réorienté et restructuré. »

 

De l’art ou du cochon ? Par Théo Silit (revue Riposte n°9)

« Si la notoriété d’Alberto Fushni ne dépassa jamais les frontières de l’Uqbar, c’est avant tout parce que la complexité et la nuance sont, la plupart du temps, indigestes pour les Occidentaux. Les jugements de goût de notre cher voisin de palier reposent  sur cet axiome : toute production visuelle devrait pouvoir s’appréhender à partir d’un registre lexical réduit à sa plus simple expression. Dès qu’apparaissent des articles ou des discours remplis de phrases interminables qui, de surcroît, sont présentées par l’émetteur comme éléments constitutifs de l’objet qu’il propose à notre appréciation esthétique, un fort sentiment d’antipathie ne tarde pas à se manifester à son égard, et la popularité de cette réalisation paraît alors sérieusement compromise. Comment ne pas reconnaître le bien-fondé d’un tel rejet !

 Avec son approche polysémique du cordon sans fin, Alberto Fushni donna le tournis à ses auditeurs. Ils finirent par se lasser de ses revirements incessants. Je me souviens de cette soirée où la salle était bondée. Sur scène, l’artiste invité à présenter sa démarche tapotait gentiment sur son micro pour capter l’attention de l’auditoire. D’après le prospectus annonçant l’évènement, il résidait habituellement en Uqbar, un petit pays que je ne connaissais que par ouï-dire, juste pour la spécificité de son tango. A la surprise générale, l’homme démarra son propos par la projection d’une diapositive perturbante qui créa un formidable malaise dans l’assistance. Non sans raison ! Ce qu’il nous montrait s’intitulait Représentation schématique d’une coupe transversale des parties génitales masculines. Comme toutes les autres personnes présentes ce soir-là, j’étais venu pour me détendre, en me laissant bercer par le doux ronron d’une conférence sur l’art contemporain et non pas pour me farcir un exposé d’anatomie. J’étais pour le moins contrarié par cette fâcheuse méprise. Aussi désarçonné que moi, le type assis à ma gauche marmonnait à sa femme qu’il s’était sans doute trompé de date. Je les sentais prêts à partir. Finalement, ils se ravisèrent et restèrent cloués sur leur chaise. Tout comme eux, l’auditoire semblait médusé. Le temps semblait suspendu. Devant une image aussi inattendue, chacun se recroquevillait sur sa chaise. A ma droite, deux jeunes femmes gloussaient timidement afin de dissimuler leur malaise. Le trouble était général mais, après cet électrochoc quelque peu déstabilisateur, le calme revint rapidement. Finalement, personne ne voulait perdre une miette du propos qui allait accompagner cette diapositive. Ce qui est relatif au sexe intéresse peu ou prou tout le monde. 

Un constat s’imposa à moi : d’emblée, le conférencier était parvenu à capter l’attention de son public. Pour un coup de maître, ce fut un coup d’éclat ! L’explication qu’il donna à l’assistance pour justifier son choix était la suivante : ce que les gens attendent généralement d’un artiste, c’est qu’il mette ses tripes à l’air ! C’est-à-dire qu’il expose ce qu’il y a de plus intime en lui : sa subjectivité ! Pour répondre à ces attentes récurrentes du public, lui, Alberto Fushni, avait décidé de révéler, de façon métaphorique, ce qui était au fondement de la production à caractère symbolique qu’il soumettait à notre appréciation esthétique : son rapport singulier à ses parties génitales. L’assistance était à nouveau tétanisée. Pétrifiée. On entendait les mouches voler. 

Décidément cette conférence démarrait fort ! Ses gestes comme ses paroles semblaient avoir été programmés. Dans un mouvement théâtral qu’il avait dû répéter des dizaines de fois, tel un danseur, il se retourna lentement afin de commenter sa diapositive sulfureuse. Dos au public, idéalement placé sous la lumière des projecteurs, il permettait ainsi à tout le monde de découvrir, à l’arrière de son crâne rasé, un tatouage qui, de toute évidence, permettait d’établir un lien cognitif avec le schéma de l’appareil génital masculin. Ce tatouage, très sobre au demeurant, représentait un spermatozoïde stylisé. Sur l’image immatérielle de la diapositive projetée, Alberto Fushni pointa très didactiquement, à l’aide d’une fine et longue baguette en bois, le lieu où naissent les spermatozoïdes, à l’intérieur des testicules : les tubes séminifères ! Puis la zone où ils sont stockés, dans la partie supérieure des gonades : l’épididyme ! Enfin, le canal déférent qui part de l’épididyme pour véhiculer les gamètes mâles jusqu’à la sortie du pénis ! L’explication biologique était parfaite mais où voulait-il en venir exactement ? C’était la question que se posait l’auditoire. 

Actionnant sa télécommande, il fit apparaître la seconde diapositive qui portait le titre abscons de Vasectomie. Comme presque personne ne devait connaitre ce terme médical, il expliqua que c’était le nom qui désignait la stérilisation masculine. La composante la plus poilue de l’auditoire commençait à blêmir. Sans savoir en quoi cette opération consistait, l’expression en elle-même était suffisante pour semer l’effroi parmi les porteurs de roubignolles. Si tout le monde s’intéresse au sexe, tout le monde ne sait pas précisément comment il fonctionne. C’est sans doute la raison pour laquelle Alberto Fushni, en fin pédagogue, tenta de rassurer les hommes en précisant aussitôt que la stérilisation masculine n’était pas une castration mais une forme de contraception radicale qui ne remettait nullement en cause leur virilité. Cette parole qui se voulait réconfortante semblait pourtant n’avoir tranquillisé personne. Bien au contraire. La crainte du pire planait toujours dans l’air. La contrariété pouvait se lire désormais sur les visages de plus en plus dubitatifs de la gente féminine. En effet, jamais les procréatrices ne verront d’un œil bienveillant celui qui leur parle de stérilisation masculine. »