Un gymnaste de l’inaction par Nita
Sisteroli (revue Postures n°12)
Dès lors que
son destin fut scellé par quelques points de suture, Alberto Fushni, ce Samouraï de la Contraception masculine
interpréta l’idéologie du renouvellement continu à l’intérieur du microcosme de
l’art comme quelque attachement implicite à un fonds bestial atavique, à un je
ne sais quoi d’impossible-à-faire-autrement qui relèverait encore et toujours
d’une soumission béate à la dictature des glandes. Après avoir analysé les
présupposés des créations dites historiques de son siècle, productions qu’il
jugeait franchement inconsistantes sur le plan de leur structure
d’intentionnalité, et d’un intérêt tout aussi mineur sous l’angle du plaisir
qu’elles procuraient à l’œil, un constat s’imposa à lui : cette pétoche ancestrale de la stérilité avait
immanquablement conduit la totalité des Cagueurs
de babioles et brimborions à produire au-delà de leur désir et de leurs
ressources. Cette déduction s’appliquait tout autant à ceux qui valorisaient de
manière traditionnelle le geste héroïque ou la dimension rétinienne du produit
qu’à ceux, de plus en plus nombreux, et plus radicaux seulement en apparence,
qui tentaient de leur substituer des pratiques toujours plus abracadabrantes ou
des trouvailles spectaculaires nécessitant des moyens exorbitants. Aux objets
sans cesse renouvelés des premiers se substituaient simplement les attitudes ou
les projets tout aussi vite abandonnés des seconds, le dogme du renouvellement,
étant, quant à lui, reconduit. De surcroît, contaminés par la superstition de
l’acte, la plupart des contemporains d’Alberto Fushni partageaient le point de
vue selon lequel leurs idées devaient à tout prix aboutir dans une forme
monnayable, y compris et surtout les plus saugrenues d’entre elles. Transformés
en donneurs d’ordre, ils n’avaient de cesse de faire fabriquer à tire-larigot
des machins, des néo-simili-trucs ou des bidules.
Quelle
nécessité poussait donc un clampin qui avait déjà réalisé un certain nombre de
peintures, de sculptures ou de mises en scène interchangeables, à en réaliser
une supplémentaire ? Pourquoi cet acharnement, cette peur panique du vide,
cette coquetterie de mauvais aloi ? Ne se racontait-il pas dans ces mêmes
cénacles, et de manière contradictoire, qu’il n’y avait plus rien à construire,
ni en art, ni en rien ? Son époque aimait à se convaincre, pour justifier
son désarroi, qu’elle était entrée dans une phase excitante de création à rebours,
de dé-création, et c’est sans doute la raison pour laquelle chacun aspirait à y
prospérer. Le “ ludique ”, par le peu d’exigences qu’il réclamait de
ses adeptes, était devenu une forme de barbarie accessible à quiconque, il
suffisait simplement d’y prendre goût. A ce sujet, l’Entrepreneur en Démolition que fut Alberto Fushni aimait à
développer, au cours de ses séminaires, taillés sur mesure pour sa loquacité,
la thèse selon laquelle il faudrait sans doute à l’Humanité, avant qu’elle ne
se donne les bases d’une nouvelle conduite esthétique, se plonger au préalable
dans une sieste réparatrice de plusieurs siècles, ou bien plus sûrement encore
se bricoler une sorte de Gymnastique de
l’Inaction. Mais, pour l’instant, poursuivait-il, il nous reste, de manière
plus urgente, à surenchérir joyeusement sur toutes les postures discursives, et
à les pousser avec ferveur vers des extrémités où elles finiront bien par
s’annuler mutuellement. Selon lui,
produire de l’analyse en excès autour du cordon
sans fin était la stratégie la plus efficace pour parvenir à la glaciation
du sens, en un mot à sa stérilisation. La concurrence des points de vue lui
semblait tout à fait secondaire en regard de leur tacite coalition dans
l’opération obscène de dissection des œuvres. Quoi qu’on analyse et de quelque
façon qu’on le fasse, on aide à la prolifération des formes désertiques. Pour y
parvenir, il nous fallait, selon lui, traiter l’écriture et toute production
symbolique, non comme un code, mais comme un flux et une dérive conjugués. Dans
cette stimulante perspective, et pour imminent que lui parut le crépuscule tant
prévisible de notre déconfiture collective, il estimait non moins indispensable
de s’atteler individuellement à défaire, avec enthousiasme et méticulosité,
tout ce qui avait été réalisé durant tous ces siècles insupportablement
féconds. Enfin, précisait-il, à l’adresse de son auditoire, avec ce ton
inimitable de conspirateur qu’il utilisait dans les moments cruciaux :
« si à cette entreprise de démolition opiniâtre par le Verbe et l’Ecrit
nous parvenions à greffer quelque aristocratique parfum d’auto dérision, alors
peut-être aurions-nous réussi à générer un type inédit de vandalisme ».
Cette obsession de la productivité, vécue par ses contemporains sur un mode de plus en plus frénétique se trouvait efficacement soutenue par une vitesse de circulation accélérée des productions de l’art. Il était déjà fréquent de voir de jeunes apprentis-sorciers décrocher leurs bricolages avant la date officielle de clôture de l’exposition, afin de les expédier à toute berzingue dans un autre centre d’art, pour une autre manifestation. Cette optimisation très professionnelle de la mobilité des œuvres soulignait à merveille la réduction mondaine de l’exposition à son seul vernissage. La vitesse de transmission de cette insipide quincaillerie avait pour corollaire la recherche de l’ubiquité. Dans la Top league américaine, cette liste des mini-démiurges les plus en vue, correspondant au Kunst Kompass allemand, ce qui était comptabilisé, c’était le nombre de lieux où, dans une même année, tel opérateur était parvenu à inscrire son blaze. Il fallait, en effet, se trouver partout à la fois pour être prisé à la bourse des valeurs circulantes, au même titre que l’immatériel ou les matières premières. Une fois entrés dans le réseau de l’art, les mêmes patronymes se retrouvaient invariablement sur les cartons d’invitation et devenaient ainsi l’objet d’une programmation circulaire. C’était une époque où les représentants de commerce qui se drapaient dans leur toge de créateurs dégoulinaient de sueur et produisaient massivement du « rien », s’étonnant eux-mêmes de leur propre fertilité, autant dire de leur propre aveuglement volontaire. Ils ignoraient, pour leur bonheur, le cauchemar de la nuance.
Des soupirs inutiles ! Par Leïla Valmenc (revue Riposte n°13)
Renoncer aux
choses est moins difficile qu’on se l’imagine : le tout est de commencer.
En effet, une fois qu’on est parvenu à faire abstraction de quelque chose qu’on
croyait essentiel, on s’aperçoit qu’on peut tout aussi bien se passer d’autre
chose, et puis encore de beaucoup d’autres. Qu’Alberto Fushni ait eu de
sérieuses prédispositions à ne jamais entrer dans la logique du
« faire », je le reconnais sans rechigner. Et après ? Que prouve
cette abstention ? Pas grand-chose. Quand bien même plus jamais il
n’aurait ouvert son courrier, aurait confié à d’autres le soin de le nourrir et
de l’habiller, aurait chassé de sa vie les derniers importuns, aurait passé sa
vie couché, en bref aurait décidé une fois pour toutes de rompre tout lien avec
les contraintes extérieures, pour se laisser aller à une indolence absolue, à
une torpeur sans entrave, il n’en aurait pas moins été, encore et toujours,
indéfectiblement placé sous la tutelle de ce poids, de cette entreprise
impossible à déserter : l’existence ! On peut décréter la grève
générale de presque tout, sauf de cet ultime détail : être. Toutes les
simagrées avec lesquelles il composa son personnage ne purent venir à bout de
cette extrémité, de cet écueil insurmontable. Sa paresse, son refus de la
procréation et du faire furent des
soupirs inutiles. En son for intérieur, il savait fort bien que la pesanteur de
l’existence ne résidait pas tant dans le fait de se manifester - même s’il le
fit, pour sa part, selon des modalités inédites - que dans le fait d’être
enchaîné de soi à soi, d’être sans cesse encombré de soi-même, complètement
embourbé dans l’idée tenace, dans cette croyance inepte en un substrat qui
s’appellerait l’Identité. Faute de concevoir que l’identité n’a jamais existé
et que nous ne faisons que nous en jouer la comédie, il ne cessa d’alimenter,
par son incessant désir de briller, cette illusion néfaste. Et il souffrit
proportionnellement à son entêtement à vouloir entretenir ce spectre d’une représentation
homogène et cohérente de lui-même. Ce qui accablait Alberto Fushni, ce qui
était à l’origine de son mal, c’était cette prétention, cette obstination à
vouloir porter à bout de bras une identité de stérilité dont l’échange contre
n’importe quoi d’autre lui était dramatiquement refusé, parce que tout
simplement impossible. Une illusion, un leurre ne pouvant s’échanger
symboliquement que contre une autre illusion ou un autre leurre de polarité
opposée, il n’aurait pu échanger sa croyance en son identité d’anartiste infécond que contre une
croyance parallèle, de même niveau : celle d’artiste prolifique. Derrière
le très terroriste « il faut faire » qui le submergea de ses
fastidieuses recommandations, ce Tchatcheur
Impénitent perçut à l’âge de vingt-huit ans un « il faut être »
plus inexorable et plus décourageant encore. Car ce paresseux n’était pas,
comme le trépidant Occidental pourrait le croire, le titulaire d’un vilain
défaut, la victime d’un lointain traumatisme, ou l’exemplaire caricatural d’une
classe sociale suralimentée et réduite à l’impuissance, mais un individu qui,
tout en souffrant de sa condition de Carne
Balbutiante, savait pertinemment qu’il n’avait aucun moyen, aucun recours
pour s’en délivrer. Plus que le symptôme d’une névrose, sa léthargie relevait
d’une expérience que d’aucuns qualifieraient de métaphysique. Fuyant toutes les
intrigues, inapte à la transpiration, Alberto Fushni témoigna théâtralement de
cette tragédie fondamentale : fatigue ou atonie, on recule devant l’existence,
on traîne les pantoufles, on voudrait parfois dire « pouce », mais
l’évasion est impossible car la condition tragique de l’Homme réside dans
le fait de savoir qu’il est irrémédiablement coincé dans l’être. La philosophie
individualiste que parvint à imposer le Capitalisme avait insidieusement réussi
à opposer la liberté, considérée comme possession de soi, à l’aliénation,
considérée comme emprise ou domination de l’autre. Cette approche qui fit des
ravages incalculables eut des effets, non seulement dans la morale la plus
ordinaire qui postule la maîtrise de soi, mais tout autant dans les discours
modernes de « libération » qui réclament pour le sujet une définitive
autonomie. Cependant, la paresse, la fatigue, le désamour ou l’insomnie, sensations
trop négligées, nous mettent régulièrement en porte-à-faux avec cette tradition
: en effet, ces expériences existentielles nous obligent à prendre conscience
que c’est dans l’ennui d’être rivé à soi que se situe l’aliénation par
excellence. La servitude originelle, ce n’est ni l’autre, ni une force
extérieure qui l’impose, mais le seul fait d’exister. Finalement, le maître le
plus implacable se révèle être cette fiction tenace, cette croyance des mieux
partagées selon laquelle existerait un moi, un ego que nous devrions, de
surcroît, protéger. Les micro-psychanalystes ont bien montré que le lien
initial dans lequel la conscience se découvre captive n’est autre que celui de
l’identité.
Plus profond et plus déterminant peut-être que le désir d’être soi, de se trouver, de se purifier des scories étrangères, il y a le rêve d’être détaché de son moi, d’échapper à la fatalité du retour incessant à soi-même. L’Automate du Caquet que fut Alberto Fushni en comprit la nécessité, et c’est la raison pour laquelle il appréhenda justement son entrée dans le jeu du Labyrinthe des hypothèses masquées comme miracle de la sortie de soi. Il eut cette intuition qu’avant d’être la puissance aliénante qui menace, agresse ou envoûte le moi, autrui est l’instance éminente qui brise l’enchaînement du moi à lui-même, qui désencombre, désennuie, désoccupe le moi et soulage momentanément l’Etre de la lourdeur de sa propre existence. Les manipulateurs patentés d’Alberto Fushni, dont l’agence Pneuma fut la figure de proue agissante, constituèrent une aubaine pour lui, car ainsi il n’eut plus à se soumettre aux grands récits terroristes de notre conscience individuelle, récits du type de ceux qui nous bassinent depuis Mathusalem avec notre liberté, notre volonté, notre identité ou notre responsabilité. De ce fait, il fut dispensé de croire à son identité, les autres la construisirent pour lui ; il fut dispensé d’avoir de la volonté, les autres en eurent pour lui ; il fut dispensé d’être responsable, les autres le furent pour lui ; il fut enfin dispensé d’être productif, les autres produisirent pour lui. Il comprit, à ses vingt-huit ans, qu’il n’est pas nécessaire de passer par la volonté pour faire parler de soi, et par-dessus tout qu’il n’est pas utile de passer par l’idée du sujet et de son identité pour exister. Il se dégagea ainsi définitivement de cette croyance en une détermination libre et volontaire de nos actions qui nous donnerait l’impression d’en être l’auteur. Malheureusement pour lui, il ne parvint pas à en tirer la juste conclusion qui s’imposait - le retrait de la vie mondaine - et il continua à faire quelque temps le pitre en société, cette maladie incurable du dandy. Aliénation : c’est de ce mot magique qu’à cette époque on résumait souvent les effets pathogènes du Capitalisme Triomphant. Le diagnostic était immanquable ; on nous le serinait encore et encore : vous êtes aliéné, vous présentez tous les symptômes de la créature sous influence, et vos problèmes ne peuvent provenir que d’une dépendance mal liquidée. L’autre en soi : telle était la racine supposée du mal, figure générique qui pouvait être tout aussi bien le Père, la Mère, le Patron, le Système ou la Société. Dans tous les cas, la logique d’épuration répétait le même message : la plénitude se dérobe à ceux qui, trop vulnérables, trop malléables, restent encombrés de puissances étrangères, et ne sont pas encore assez eux-mêmes, pas encore assez individués. La morale ambiante invitait donc chacun à une sorte de nettoyage intérieur. Il s’agissait - leurre grossier - de se retrouver soi-même en vidant les locataires indésirables qui avaient indûment pris possession des lieux, même et surtout s’ils étaient de la famille. L’idée était d’advenir enfin au monde en tant que sujet, d’être pleinement celui qui parlait au moment où l’on disait « Je ». Et cette fable était séduisante qui faisait de l’individu à la fois le théâtre et l’enjeu de l’existence. Alberto Fushni sut la mépriser avec beaucoup de clairvoyance, en se jetant à corps perdu vers des forces calculatrices qui se chargèrent de gérer ses idées à sa place. Les névroses bruyantes de ceux qui prétendent ne pas être suffisamment eux-mêmes nous cachent tout simplement ce qu’il peut y avoir de souffrance ou de lassitude dans le fait justement d’être seulement soi, dans le fait de se réduire à ce vide insupportable que par commodité, impuissance ou illusion l’on appelle « soi ». Il est cependant paradoxal et regrettable qu’Alberto Fushni se soit identifié à la figure grotesque d’un propagandiste de la stérilisation ! Pour être tout à fait stérile, il aurait mieux fait de se taire et d’endosser le costume du mutisme !
La stupeur de vivre par Sonia Estrilit (revue Postures n° 20)
La posture que Pneuma conseilla d’endosser à Alberto
Fushni pour entrer dans le jeu du Labyrinthe
des hypothèses masquées se cristallisa autour de quelques questions du type
: faut-il se résigner au renouvellement dans la pratique de l’art, au même
titre que certains se résignent à devenir père ou mère sans l’avoir choisi en
conscience ? Ceux qui se renouvellent dans ce champ spécifique d’activités le
font-ils en toute connaissance de cause ou seulement en éjaculateurs
inconséquents et totalement irresponsables des effets de leurs
actes ? De ces interrogations, Pneuma
avait déduit que, bien qu’ils admettaient œuvrer dans le domaine de l’artifice,
tous les opérateurs en art restaient néanmoins dépendants d’une doxa
naturaliste. Cette inféodation aux vieux clichés de la primauté du biologique
ne semblait guère acceptable. L’agence uqbarienne en tira la conclusion que
cette soumission multiséculaire relevait d’une complaisance implicite à l’égard
de l’idéologie productiviste qui imprégnait l’ensemble des manifestations
culturelles de son époque. Forte de ce constat, Pneuma orienta Alberto Fushni vers une forme d’expression basée sur
la présentation dans l’espace publique d’un objet industriel à dimension
narrative auquel fut donné le nom de simulacre
de fiction.
En entérinant le programme élaboré par Pneuma consistant à se vautrer avec ses contemporains toujours plus avant dans l’Inouï, en exaltant de manière paroxystique ces maux délicieux qui gangrènent amoureusement le microcosme de l’art, Alberto Fushni était embastillé dans une posture misant ostensiblement sur le paradoxe. Coincé entre l’épisode inutile de sa naissance et l’impossibilité congénitale de ne pas lever au moins le petit doigt pour manifester son hostilité à l’égard de cet impérialisme de la chair qui sévit à la surface du globe, il ne trouva de stratégie plus consolante que celle consistant à mettre sa propre déroute en relief et à s’en délecter. Ayant l’intime conviction qu’il vivait l’ère des théories et des événements sans conséquence, et que, d’autre part, rien ne pouvait plus durablement l’affecter, il lui restait tout bonnement à s’identifier à un signe qui puisse lui tenir lieu de passion ; dès lors qu’aucun autre enjeu intellectuel ne lui semblait digne d’intérêt, il se borna à appliquer des règles qui lui tinrent lieu de nécessité pour le restant de ses jours. Comme il n’était pas parvenu au fil des ans, malgré ses efforts assidus, à suspendre son irrépressible désir de jouer avec les autres primates de son acabit, il lui devint impossible de rebrousser chemin et il s’installa définitivement dans le bac à sable du Paradox’art.
Devant ce constat d’échec, il lui fallut au moins faire mine de partager la même marotte que tous ces contorsionnistes du verbe, à l’évidence ses proches ou lointains cousins en pitreries qui rivalisaient de jongleries intellectuelles pour tenter d’imposer leurs futiles chimères en quête d’éternité. Tout comme ces pauvres diables, et pour sa plus grande disgrâce quotidienne, il ne pouvait que s’incliner devant l’évidence, à savoir que lui aussi avait été sournoisement contaminé par les effluves impures de ce même souffle maléfique qui nous anime indistinctement, depuis ce matin fort lointain où la première graine eut cette fâcheuse initiative - aux conséquences si funestes - de se mettre à germer puis à s’offrir en exemple à nos consciences assoiffées de dérèglements, consciences devenues, depuis lors, réfractaires à toute cure d’inefficacité. Inapte par conséquent à balancer au rebut l’aspect le plus avilissant de sa condition, à savoir n’être qu’une fabrique à étrons, un alambic à merde à qui fût imposée, de surcroît, la malédiction de penser et de se manifester de manière aléatoire, notre Exilé du Cosmos ne trouva de meilleur antidote à ses ruminations portant sur les innombrables inconvénients de son largage dans le Pourrissoir des Âmes que cette auto dérision fort secourable qui, seule, parvenait, de temps à autre, à lui faire surmonter l’Himalaya de sa stupeur de vivre.
Une stérilité fantasmée ! Par Sim Calone (revue Riposte n°21)
Friand de docte complexité et n’ayant, de toute façon, qu’un choix restreint entre, d’une part, des vérités irrespirables, et de l’autre, des jongleries mentales momentanément vivifiantes, Alberto Fushni se précipita aveuglément vers les secondes, sans doute par penchant atavique pour l’Imposture érigée en style de vie. Sa prétendue condition d’exilé sur terre aurait dû le conduire illico presto au seul geste qui l’aurait vraiment soulagé : sa propre mise sur orbite galactique. Or, malgré cette évidence, il continuait à se rouler comme un épileptique dans le crachat de l’existence et à reconduire avec délectation le supplice de ses jours, tout simplement parce que jamais il ne put atteindre cette envergure cosmique qui, seule, lui aurait permis de se réclamer d’une autre bande de singes, ou plus probablement parce que, fanatique du paradoxe, il avait toujours estimé qu’il était de son devoir de ne pas se retirer du jeu tant qu’il lui resterait quelques amis à décevoir. Et puis pourquoi, diantre, aurait-il abandonné la partie alors que chaque aube palpitante faisait briller au fond de ses prunelles l’espoir d’une impasse nouvelle ! Comme le théâtre était partout, il ne lui restait qu’à jouer. Rien n’est plus idiot finalement et n’irrite davantage notre sensibilité qu’un spectateur inerte monté par hasard sur les planches. Quand on est là-dessus, n’est-ce pas, il faut prendre le ton, s’animer, prendre la pose ou bien disparaître. Comme on pouvait s’y attendre, il prit la pose !
Lecteur,
méfiez-vous toujours de ceux qui prétendent tourner le dos aux réalisations, à
l’ambition, à l’amour ou à la Société ; ces gens-là se vengeront un jour ou
l’autre d’y avoir renoncé. Ce ne fut pas tout à fait le cas d’Alberto Fushni,
puisqu’il dédaigna jusqu’au bout les réalisations. Le tableau brossé par Sonia
Estrilit dans le numéro 20 de Postures
ne dissimule que très maladroitement quelques aspects beaucoup moins nobles de
sa personnalité. En effet, si loin qu’il ait fait mine de s’engager dans le
détachement et d’appliquer un programme conçu par d’autres, toute sa vie il
resta prisonnier de sa déchéance originelle : on ne se mêle pas sans
conséquence de Paradox’art. Cet
histrion à la mémoire exceptionnelle m’a toujours fait l’effet d’un monstre
hideux en train de méditer quelque terrible forfait. Cette Machine à bagouler ne consacra sa vie qu’à un seul et méprisable
projet : préparer sa postérité. Il s’y adonna avec méthode, et
j’ajouterai, au risque de choquer, qu’il y œuvra de manière sournoise, comme un
malfaiteur. Il eut à combattre indistinctement tous ceux qui comme lui
aspirèrent à emprunter ce sentier si convoité de la gloire. Même s’il ne le fit
qu’épisodiquement et de manière espacée, il ne s’agita jamais que dans la
perspective d’écraser d’autres Baudruches
Verbeuses, des rivaux qu’il assimilait dans son délire de grandeur à celui
qu’il appelait le Père-la-Tuile, ce
démiurge issu du délire biblique, et qu’en Uqbar, où il a trouvé refuge, on
appelle Le Grand Cagueur ou l’Arrogant. Dans n’importe quel domaine,
et de toute éternité, les esprits se font la guerre, se complaisent et se
vautrent dans la chicane. Depuis plus d’un siècle, les anartistes du Paradox’art
jalousent et stigmatisent les artistes authentiques de l’art contemporain.
Seuls lui
agréaient ceux qui dans son entourage s’abstenaient de se manifester sous les
projecteurs. Il comprit également, point crucial, qu’il lui fallait n’accéder
que le plus tardivement possible au rang de modèle, c’est-à-dire seulement au
seuil de sa révérence finale. Même un Irréaliste comme lui, s’il était parvenu
dans ses jeunes années à se distinguer dans le domaine de l’irréalité, s’il y
avait brillé avec une trop grande intensité, aurait couru le risque de se faire
honnir. L’idéal, il ne le savait que trop, consistait en un effacement bien
dosé. Mais il savait également qu’il n’accéderait à la gloire posthume qu’au
détriment d’un certain nombre de postulants, au détriment de ceux qui en son
temps y aspiraient également, et qu’il n’est jusqu'à la réputation qui ne
s’obtienne au prix d’innombrables injustices. Dès l’instant où cet ambitieux
masqué s’évertua à sortir de l’anonymat, il prouva qu’il était parvenu à
éliminer tout scrupule de sa vie, que son appétit de gloire l’avait emporté sur
sa sagesse. Ce qui est certain, c’est que le principe d’expansion, immanent à
sa nature belliqueuse, lui faisait appréhender les mérites d’autrui comme une
continuelle provocation, comme un empiétement sur cette stérilité simulée à
laquelle il donnait toujours le sentiment de magnifiquement s’identifier et
qu’il parvint même à ériger en absolu, aux yeux même de son entourage médusé.
Or, même stérile en rêve, il aspirait encore à faire sentir aux autres les
effets de sa stérilité jouée. Se placer au centre d’une rupture, c’est
finalement tout ce qu’il demandait. S’il n’avait eu l’intime conviction que la
gloire lui sourirait un jour, il se serait acharné contre tous ceux qui
l’auraient atteinte, car, aurait-il pensé, cela n’aurait pu se faire qu’en la
lui dérobant. Or, il estimait que celle-ci lui revenait de droit, qu’elle lui
appartenait, et il n’hésitait pas d’ailleurs à proclamer, de façon
provocante, que bien plus que la propriété, c’est la gloire qui est
un vol. S’il est une volupté à laquelle il fut hermétique, c’est bien à celle
d’être inconnu et incompris. Cohérent, Alberto Fushni aurait ouvertement
manifesté son hostilité à toute forme d’apparition publique ; désabusé, il
aurait abdiqué avant même de commencer : cela aurait valu comme une forme
bien plus efficace de protestation. Ce ne fut pas la voie qu’il emprunta.
Il donnait cependant de lui l’image de quelqu’un qui était toujours en train de réfléchir sur les mots structurant sa proposition visuelle ; il était, en tout, organiquement apparenté au sophiste. Refusant d’être nature, il vivait en fonction du vocable transmis et appris par cœur. Il avait tellement l’air de dominer sa pensée qu’il offrait toujours aux autres la sensation qu’il en faisait, grosso modo, ce qu’il voulait. Comme il n’était jamais entraîné par elle, il semblait la diriger suivant ses caprices ou ses calculs, qui paraissaient innombrables, alors qu’en réalité il ne faisait que débiter sa leçon comme un métronome. A l’égard de son esprit, il se comportait en stratège. Quand il donnait à ses proches l’impression de méditer, ceux-ci traduisaient abusivement qu’il était en train de concevoir des opérations intellectuelles inaccessibles au vulgaire. D’autres, tout aussi naïfs, affirmaient qu’il était en train d’ouvrir des brèches dans les concepts, d’en révéler les faiblesses ou les insuffisances. La réalité de sa stérilité, il ne s’en souciait guère plus que de colin-tampon : il savait pertinemment que celle-ci dépendait des seuls signes qui l’exprimaient et dont il importait seulement de se rendre maître. Conditionné par son tempérament convulsif et chaotique, par ce sentiment très gnostique d’avoir une âme manquant d’espace dans son étroite prison corporelle, et pourquoi le taire, par l’usage immodéré de ces drogues psychotropes dont l’influence fut si nocive pour sa santé, et desquelles il ne put jamais se déprendre, le modelé de sa parole prit un rythme analogue à celui de ses variations humorales, éloquence qui se répandit en longues phrases enchevêtrées, touffues, et mobiles. Les impératifs d’une syntaxe à rallonge, que ses puissants conseillers de Pneuma lui imposèrent de manière draconienne, le poursuivirent comme une souffrance et une hantise. D’où ces phrases interminables qui, redoutant le point et privilégiant la virgule mentale, empiétaient les unes sur les autres, multipliaient les détours et répugnaient à s’achever. Sur le strict plan relationnel, qui en dit toujours plus long sur un perroquet de son envergure que tous les déguisements baroques et maniéristes dont il se pare, il en voulait, par principe, à tous ceux qui avaient choisi de vivre à la même époque que lui, à tous ceux qui couraient à ses côtés, gênaient sa démarche ou dont il pensait qu’ils lui faisaient momentanément de l’ombre. En termes plus nets, il n’hésitait pas à proclamer que tout contemporain lui était odieux. Il ne put se résigner qu’à la seule supériorité des morts, jamais à celle des vivants, dont l’existence même constituait pour lui un reproche et un blâme, une invitation aux vertiges insupportables de la modestie.